Jean-Luc Mélenchon et le masque doucereux du conformisme

par lundioumardi

MélenchonLundioumardi

Si on reconnaît le discours politique comme étant un genre littéraire, alors le candidat Jean-Luc Mélenchon apparaît sans aucun doute comme étant celui qui en fait aujourd’hui le meilleur usage. À l’occasion du premier débat qui réunissait hier tous nos poltrons, c’est encore lui qui amusait la galerie devant des journalistes incapables de fermer le clapet du Petit Nicolas préoccupé par les financements de la campagne occulte d’Emmanuel Du Roy Macron[1] ; le chantre du parti « insoumis » n’a pas manqué d’ironiser sur les difficultés d’accoucher un jour d’un débat au sein du Parti socialiste. Et c’est bien là que réside son talent, cette façon de faire mouche en quelques mots lapidaires, s’assurant d’apparaître en-dehors du lot : il y a eux, « tous pourris », et il y a moi, défenseur d’un néo-poujadisme comme unique remède aux ravages du capitalisme. Oui, mais …

Cette verve, cette stature de tribun, Jean-Luc Mélenchon l’emploie également et sans la moindre parcimonie pour faire oublier son opportunisme. Ayant picoré un peu dans toutes les chapelles des nombreux partis de gauche, fustigeant l’Union européenne, entretenant une certaine ambiguïté quant au réalisme soviétique mais défendant les expériences sud-américaines d’Evo Morales en Bolivie ou d’Hugo Chavez au Venezuela, il parvient toujours à séduire les uns en attisant la peur des autres.

Dans la littérature solaire et aride du Roman de Ferrare[2], écrit par l’auteur italien Giorgio Bassani (1916-2000) – plus précisément dans l’un des volets qui constitue le recueil Dans les murs, intitulé Les dernières années de Clelia Trotti – on retrouve certains traits du politique sans vergogne, toujours la main posée sur sa veste pour être prêt au moment de la retourner. L’histoire se passe à Ferrare durant l’automne 1946, lorsque la ville se réunit autour du cercueil de Clelia Trotti, institutrice révolutionnaire et socialiste, morte trois ans plus tôt en prison à l’âge de 60 ans. Dans cette ville, que le narrateur qualifie d’ « égout de province », survenait alors un cortège organisé par la municipalité communiste, orné de drapeaux rouges pour suivre le corbillard de la « martyre du socialisme Clelia Trotti ».

« Il y avait des socialistes, des communistes, des catholiques, des libéraux, des membres du Parti d’Action et des Républicains historiques : bref, au complet, l’ex-Directoire du dernier CNL clandestin, reconstitué pour l’occasion avec presque tous ses membres. » Et c’est le député et avocat Mauro Bottecchiari, le plus ancien compagnon de la lutte socialiste de Clelia Trotti qui jouait les orateurs pour l’occasion, redevenant le temps d’une cérémonie le chef reconnu et incontesté de l’antifascisme ferrarais, tentant de galvaniser l’assistance à grands coups de « Camarades ! » mais dont le narrateur interrogeait l’authenticité d’un vieux lutteur contraint à cette éternelle façon de dire les choses sans les dire, selon des allusions continuelles devenues une sorte de tic de langage; lui qui sans jamais prendre sa carte du parti fasciste aux heures les plus sombres avait mené à sa façon son œuvre de corruption, allant même jusqu’à faire partie du conseil d’administration de la Caisse Agricole.

À travers le personnage de Mauro Bottecchiari, qui « n’avait pas réussi à passer sans dommage, sans prostituer son âme et sa jeunesse droite et fière, sous la presse de ces décennies, de 1915 à 1939, qui avaient vu, à Ferrare comme partout en Italie, la dégénérescence progressive de toutes les valeurs », Giorgo Bassani dessinait les contours de ces politiques désagrégés par les circonstances qui, sous couvert d’un verbe haut et d’un appel à l’insoumission, finissent par se fondre parfaitement dans les rouages de la société, allant jusqu’à porter « fût-ce par jeu ou par coquetterie, le masque doucereux et cruel du troupeau conformiste. »

Une dialectique du pire pour convaincre, la promesse mensongère d’un avenir rendu aux citoyens, Jean-Luc Mélenchon contrarie sous son nom tout projet de caricature, étant lui-même l’artisan du candidat satirique et satirisé, dont la figure aurait pu se retrouver également sous la plume cynique de l’écrivain américain Marc Twain (1835-1910), dans un article paru dans le New York Evening le 9 juin 1879, qui écrivait alors : « Je me recommande comme quelqu’un de sûr – quelqu’un qui, partant sur les bases d’une complète dépravation, s’engage à rester monstrueux jusqu’au bout. »

[1] Pour les caricatures des candidats cités, voir Lundioumardi des semaines précédentes.

[2] BASSANI Giorgo, Le Roman de Ferrare, éd. Quarto Gallimard. Le volume contient les six livres constitutifs de l’œuvre de Giorgo Bassani : Dans les murs, Les Lunettes d’or, Le Jardin des Finzi-Contini, Derrière la porte, Le Héron et L’Odeur du foin.

 

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