La rate au court-bouillon

par lundioumardi

Lundioumardibuzzati

L’œuvre de dédiabolisation n’ayant pas encore étendu son voile sur l’ensemble du territoire, c’est la candidate Le Pen et non je ne sais quel « Bleu Marine » qui sera l’objet aujourd’hui de la série amorcée il y a trois semaines dans ce blog sur le rapprochement entre les pantins en lice pour les élections présidentielles et certains héros de la littérature. Les idées ne manquaient pas pour se jouer du bulldozer à vapoteuse qui caracole en tête des sondages. Mais, à chaque tentative, un sentiment d’inachevé venait ternir l’ensemble, rattraper la caricature dans ce qu’elle peut avoir d’insuffisant et rappeler que, Marine ou pas Marine, c’est avant tout une mécanique qui agit, insidieuse et inquiétante.

Cette invasion, qui s’étend des hauteurs du FN jusqu’au fin fond des provinces françaises, n’est pas sans rappeler le drame qui s’est abattu sur la maison de campagne de la famille Corio (La Doganella) dans une nouvelle écrite par l’auteur italien Dino Buzzati (1906-1972) intitulée Les Souris (1954). Dans ce court récit, le narrateur s’étonnait de ne pas être invité par ses amis, comme chaque été, à passer quelques temps dans le calme et la douceur d’un lieu abrité au milieu d’une forêt. Cherchant une explication à ce silence, il commençait alors à se remémorer les étés précédents et notamment celui où tout commença à décliner lorsque : « Une souris minuscule fila entre [ses] jambes, traversa la chambre et courut se cacher sous la commode. »

Les années se succédèrent mais à chaque retour dans la maison les rongeurs proliféraient, investissaient l’espace, dupant le père Corio d’abord indifférent mais de plus en plus muré dans le silence face à cette menace qui avait désormais pris le dessus sur lui et sa famille : « […] il a peur maintenant, lui aussi. Il prétend qu’il vaut mieux ne pas les provoquer, que ce serait pis encore. Il dit que cela ne servirait à rien d’ailleurs, qu’ils sont trop nombreux désormais… Il dit que la seule chose à faire serait de mettre le feu à la baraque… Et puis, et puis tu sais ce qu’il dit ? C’est peut-être idiot, mais il dit qu’il vaut mieux ne pas se mettre trop ouvertement contre eux… »

Auteur engagé et écrivain de talent, Dino Buzzati mettait en scène, dix ans après les expériences fascistes de la première moitié du XXe siècle, les rouages de l’Occupation ; une allégorie afin de ne pas sous-estimer l’insignifiance d’une menace appelée à grandir jusqu’à provoquer une fin tragique lorsqu’on se laisse happer par elle une fois devenue : « […] un grouillement forcené de formes noires se chevauchant frénétiquement. Et dans cet abominable tumulte une puissance, une vitalité infernale, que nul n’aurait pu stopper. Les rats ! » La fin était courue d’avance. On retrouva Éléna Corio affairée devant son chaudron à servir les nouveaux occupants avides de manger et faisant un geste désolé à un paysan qui tentait de s’approcher de la maison, lui disant : « Ne frappez pas, c’est trop tard. L’espoir pour nous est mort désormais. »

Tout cela n’est sans doute que de la littérature, une simple allégorie datant d’une époque marquée au fer rouge des chambres à gaz et de l’extermination. Avec ses petites paresses, la nôtre a tellement l’impression d’être à l’abri, planquée derrière son système de dératisation qu’est la démocratie moderne mais qui pourtant ne cesse de dérouler le tapis rouge à tous ces campagnols maquillés de douceur et aux discours toujours plus édulcorés pour tromper les apparences. Les sondages parlent, fabriquent l’opinion, espèrent peut-être retarder la catastrophe mais quelle importance finalement puisque, dans de trop nombreuses maisons, alors que leurs habitants se réchauffent au coin du feu, le mulot a déjà investi les combles…

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