François Tartuffillon

par lundioumardi

tartuffillon

L’imposture au service de l’ambition, l’exercice du pouvoir et la manipulation pour nourrir ses intérêts comme une déformation mentale mais aussi comme une drogue que tous les faux dévots convoitent parce que sans lui ils ne sont plus rien, telle est la figure de l’hypocrite par excellence que Molière mit en scène en 1669 dans son Tartuffe, pièce de théâtre en cinq actes censurée par le roi après la première représentation et dont certains ne réclamèrent pas moins que le bûcher pour son auteur. À première vue, la trame de l’histoire investit peu nos politiques actuels : les amours de Mariane et Valère sont menacées par le culte sans bornes que voue le bourgeois Orgon à un certain Tartuffe à qui il veut marier sa fille. Le héros, machiavélique et infâme, dont l’hypocrisie révolte les autres membres de la famille, entreprend alors de séduire Elmire, la femme de son hôte.

Ainsi, il en va dans la maison d’Orgon comme dans celle des Républicains : les portes claquent, les querelles sévissent et parfois les huissiers menacent. Orgon pensait sauver la mise avec un mariage, feu l’UMP l’a fait avec ses primaires. À la surprise générale, les militants ont dit bye-bye à Nicolas Sarkozy qui se présentait comme le messie national. Ils ont également laissé Alain Juppé se déchausser « droit dans ses bottes » dans la buanderie et ont finalement élu le pieux François Fillon, authentique gardien de la morale et défenseur des valeurs chrétiennes comme seul remède au redressement d’un pays menacé par la « guerre civile » selon ses propres termes.

Plus de trois siècles ont passé et il suffit d’ouvrir un journal ou d’allumer son poste de télévision pour constater à quel point la pièce n’a pas pris une ride. Après tout, un politique et un comédien ne font-ils pas le même métier : quand on joue la comédie, les interprétations diffèrent mais les rôles demeurent identiques. François Fillon a donc choisi de revisiter le personnage de Molière afin de ratisser plus large auprès de tous les Orgon de l’Hexagone, en se définissant comme « gaulliste et de surcroît chrétien, cela veut dire que je ne prendrai jamais une décision qui sera contraire au respect de la dignité humaine, au respect de la personne, de la solidarité. » La dévotion moderne consisterait donc à pomper de l’argent public, qui plus est sous le nom de sa femme, tout en réinventant la justification sacrificielle que les Français doivent faire sur l’autel de leur sécurité sociale ou en réduisant le nombre des infirmières… Faut-il rappeler la mise en garde de Cléante à son beau-frère Orgon totalement hypnotisé par son directeur de conscience :

« […] Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux que le dehors plâtré d’un zèle spécieux, que ces francs charlatans, que ces dévots de place, de qui la sacrilège et trompeuse grimace abuse impunément et se joue à leur gré de ce qu’ont les mortels de plus saint et sacré, ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise, font de dévotion métier et marchandise, et veulent acheter crédit et dignités à prix de faux clins d’yeux et d’élans affectés, ces gens, dis-je, qu’on voit d’une ardeur non commune par le chemin du Ciel courir à leur fortune, qui, brûlants et priants, demandent chaque jour, et prêchent la retraite au milieu de la cour, qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices, sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d’artifices, et pour perdre quelqu’un couvrent insolemment de l’intérêt du Ciel leur fier ressentiment, d’autant plus dangereux dans leur âpre colère, qu’ils prennent contre nous des armes qu’on révère, et que leur passion, dont on leur sait bon gré, veut nous assassiner avec un fer sacré. »[1]

Avec un certain acharnement, la démocratie propulse ainsi ces figures toujours plus nombreuses qui parviennent non seulement à vaincre mais aussi à convaincre chaque Orgon qui s’offre à elles, la joue tendue avec le bulletin de vote à la main. Et plus la supercherie brille par sa grossièreté, plus la victime semble vouloir s’enfoncer dans la manipulation qui la cerne, au nom de prétendues valeurs communes ou d’un avenir suffisamment peu précieux pour le confier à tous les Tartuffe qui veulent s’en emparer. Restent les autres, toujours plus désabusés, pour qui la pièce a davantage les allures d’une tragédie et qui, comme dans l’opéra de Ruggero Leoncavallo intitulé Pagliacci (« Paillasse »), se prennent à rêver de voir surgir sur la scène un Canio horrifié pour leur lancer : « La Commedia è finita ! »

[1] Pour des raisons de mise en page, la versification n’a malheureusement pas pu être respectée.

 

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