Toute convention à abolir

par lundioumardi

vitalundioumardi

« J’ai planté peut-être une centaine de bulbes. J’ai joué au tennis avec mon fils. J’ai essayé de divertir mon autre fils, qui a la coqueluche et qui s’efforce de plaisanter entre les crises. J’ai lu un roman policier en prenant mon bain. J’ai parlé avec un charpentier. J’ai écrit cinq lignes de poésie. Alors, à quoi peut bien se monter tout cela ? À rien. Juste du gaspillage. Et pourtant il s’agit là de l’une des meilleures journées que j’aie passée depuis longtemps. » Dans cette lettre datée du 18 septembre 1915 adressée à Virginia Woolf, Vita Sackville-West interrogeait son amie sur les « recettes » de sa concentration et admirait sa force de travail, y compris dans les moments les plus fragiles. Dans cette correspondance[1], les deux Anglaises partageaient leurs lectures, critiquaient leurs travaux respectifs et, surtout, suggéraient l’amour qu’elles avaient l’une pour l’autre.

L’erreur serait de juger Vita Sackville-West en tant qu’écrivain à partir de ces lettres : alors que Virginia, en pleine possession de son talent, renouvelait la littérature et la fonction du roman, Vita quant à elle menait une vie mondaine encore trop intense pour laisser la place à autre chose. Une certaine futilité, une façon de rester à la surface des choses et de minauder persistaient dans ces lignes mais c’était sans compter que sur cette « vie là », faite de jardins anglais, des montagnes de la Perse ou d’un procès en obscénité, la matière d’une œuvre romanesque de haute volée allaient germer[2].

Aristocrate frivole, romancière et essayiste, Victoria-Mary Sackville-West naquit en 1892 dans la somptueuse demeure de Knole dans le Kent. Très vite, elle opta pour le diminutif de Vita et épousa en 1913 le diplomate Harold Nicolson avec qui elle entretint une relation étroite mais libre, chacun des deux conjoints nouant des amours extra-conjugaux auprès de partenaires du même sexe ; dont la romancière Violet Trefusis qui était également la maîtresse officielle du roi Edouard VII. Une vie de palais et de cuillères en argent qu’elle n’a pas manqué d’égratigner dans The Edwardians (1930) ainsi que dans ses autres écrits. Grande admiratrice de Proust, elle était à l’affût pour témoigner d’une société aristocratique en pleine décomposition, profondément attachée à ses codes tel un rempart contre la menace qui pèse sur les conventions.

Voilà sans aucun doute le sujet des principaux romans de Vita Sackville-West : un appel à rompre les conventions. Ainsi dans Toute passion abolie (1931), Lady Slane, âgée de 88 ans et dont le mari Henry Holland vient de mourir, recouvre le goût de la liberté en se retirant dans une modeste maison à Hampstead afin de se débarrasser de celle que la société avait attendu qu’elle soit tout au long de son existence : « Habillée comme il convenait, elle s’était à tout moment tenue prête sur n’importe quel quai pour y être enregistrée comme un bagage. » Refusant la visite de ses enfants, la vieille dame parvenait à reprendre la main sur son présent et le droit de filer vers la mort selon sa propre nature, jusque-là enfouie derrière des règles de conduite imposées : « Alors elle s’était retrouvée face à face avec la vie, et avait dû faire preuve de toute sa lucidité. Aujourd’hui, face à la mort, il était à nouveau temps de se montrer clairvoyante, sans tricher avec les valeurs qui étaient les siennes. Entre ces deux époques n’avait régné que la confusion. »

Le même projet nourri Les Invités de Pâques (1953) dans lequel l’auteur interroge, de façon autobiographique certainement, l’envers d’un contrat de mariage non consommé, dans une vie d’aisance, de complicité et de frustration, avec un berger allemand et une maison de campagne sur lesquels le couple Mortibois catalyse sa propre intimité, au corps, à la vérité du sentiment et à la manière d’envisager une stricte vie à deux : « la révélation de l’existence d’une règle de vie » qui impose aux yeux de tous de préserver les apparences et de se sentir en « sécurité derrière ses pauvres petites phrases conventionnelles. » Grande amoureuse faisant usage de la littérature à de nombreuses fins, Vita Sackville-West suggérait que la vie commence une fois débarrassée du poids de l’institution, ce comburant qui permet finalement à chacun d’oublier « le luxe et la peine d’aimer au-delà du point où cela devient difficile. »[3]

[1] SACKVILLE-WEST Vita / WOOLF Virginia, Correspondance (1923-1941), trad. par Raymond Las Vergnas, éd. Stock, 2010.

[2] Il fallut la bienveillance de Micha Venaille, sa traductrice aux éditions Salvy, pour m’en convaincre et je la remercie ici.

[3] Pour les citations, voir : SACKVILLE-WEST Vita, Toute passion abolie et Les Invités de Pâques, trad. par Micha Venaille, Paris, éd. Salvy.

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