La madeleine depuis les cuisines

par lundioumardi

monsieurproustlundioumardi

Il l’appelait « ma chère Céleste », elle lui répondait « Monsieur ». Céleste Albaret (1891-1984) attendit l’âge de 82 ans pour livrer son témoignage des huit années passées aux côtés de Marcel Proust jusqu’à sa mort en 1922[1]. C’est en 1914 qu’elle entra à son service par l’intermédiaire de son mari Odilon qui était le chauffeur de l’écrivain, amorçant le début d’une relation étroite dans le contexte particulier que fut celui de la Première Guerre mondiale mais aussi dans l’urgence ressenti par Marcel Proust de mener son chef-d’œuvre à terme. D’abord simple coursière, la jeune fille parvint à instaurer avec celui qu’elle voyait comme un « grand seigneur » une relation de confiance qui éclipsa le reste du personnel, devenant pour lui la gouvernante tout à la fois discrète et indispensable au travail littéraire en train de s’accomplir

Était-ce l’absence d’opportunités ou plus simplement l’agacement face au détournement de la vie de l’auteur par certains biographes en manque d’inspiration mais il fallut attendre plus de cinquante années pour accéder à ce témoignage, publié pour la première fois en 1973 aux éditions Robert Laffont, grâce à l’intermédiaire de Georges Belmont qui recueillit ces précieux souvenirs dont il mesurait l’intensité de la façon suivante : « pendant les mois qui suivirent nos entretiens et qui virent naître l’ouvrage, non seulement, grâce à cette voix, j’ai vécu enveloppé de Marcel Proust, mais je l’ai vu et entendu au point que, à certaines heures, cela tenait presque de l’hallucination. » Ce sentiment hallucinatoire se manifeste si souvent à la lecture de ces lignes pour la seule raison que Céleste Albaret vivait à l’unisson du génie créateur qu’elle servait ; sa langue même finit par retentir dans les phrases qu’elle emploie comme s’il venait à son secours pour rétablir la vérité sur ce qu’il était : son exigence, sa coquetterie, ses relations, son sacerdoce littéraire et tout ce qui contribuait à faire qu’ « Il avait cette suprême élégance d’être ce qu’il était, simplement. »

La dévotion de la gouvernante survivait donc à l’homme pour continuer à le préserver dans sa tombe. Sa chère Céleste qui lui ferma les yeux à sa mort et qui partagea tout au long de ces années les murs d’un appartement calfeutré par des panneaux de liège afin de ne pas laisser entrer ni le froid ni la lumière, selon un rythme qualifié de « vie à l’envers » puisque Marcel Proust se réveillait au milieu de l’après-midi et se couchait généralement au petit matin, souvent entre huit et neuf heures. Ainsi suivait-elle ses horaires pour lui préparer son unique repas quotidien composé de deux cafés et d’un ou deux croissants, arranger ses vêtements s’il sortait la nuit ou encore envoyer chercher une bière au Ritz après trois heures du matin parce que c’était le seul alcool qu’il s’autorisait parfois. Aucune cuisine à faire mais du jamais vu dans la blanchisserie, sans compter toutes ces bouillotes à faire chauffer… mais Céleste mettait du cœur à l’ouvrage parce qu’il la traitait avec un profond respect et beaucoup de gratitude : « Je me moquais bien de vivre dans la nuit. Quand il rentrait, on aurait dit toute la gaieté du jour qui se levait. »

Ce lien, beaucoup l’ont qualifié de tyrannique avec ces sonnettes à répétition, cette vie nocturne et quelques moqueries sur les origines paysannes de Céleste. Pourtant, celle que l’on a jugée comme étant une mère pour lui devenait à son tour l’enfant lorsqu’il l’emmenait à Cabourg où elle vit pour la première fois la mer sous son coucher de soleil dans un œil de bœuf, l’observatoire de prédilection que Marcel Proust décidait de partager avec elle. L’élève également, quand il lui mit un exemplaire des Trois mousquetaires entre les mains ou lui conseilla de lire Balzac ; sans oublier toutes ces heures passées à rire sur ce « polichinelle » de Cocteau et ce « faux-moine » d’André Gide. Si tyran il y avait, Céleste Albaret confirme dans ce livre que Proust l’était davantage encore vis-à-vis de lui-même, dans un renoncement le plus total à tout ce qui pouvait desservir, ralentir ou, plus simplement encore, demeurer étranger à l’écriture de la Recherche : « la vie de reclus dans laquelle M. Proust s’est enfermé pour son œuvre, et moi avec lui, et que plus rien n’a troublée pendant huit ans, jusqu’à la fin. »

[1] ALBARET Céleste, Monsieur Proust, Souvenirs recueillis par Georges Belmont, éd. Robert Laffont, 2014.

 

Publicités