À l’heure du bilan

par lundioumardi

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Sans avoir le choix quand ils entrent dans nos vies sans y être invités, il faut supporter depuis des semaines ce défilé médiatico-politique de messies toujours plus improvisés et désincarnés les uns que les autres, aux idées distantes de la plus stricte réalité et qui ne cessent de nous rebattre les oreilles avec ce qu’ils nomment : « tirer un bilan » – entendre : critiquer celui des autres pour éviter d’avoir à défendre une idée sincère ou volontaire. Pas très joli-joli ce mot « bilan » qui renvoie directement notre imaginaire à de rébarbatives écritures comptables ou à ces autres rêves de success-story soldés par un bilan à déposer.

Le 16 janvier 1935, l’écrivain et philosophe Paul Valéry prononçait un discours à l’université des Annales, paru ensuite sous le titre Le Bilan de l’intelligence[1], afin d’interroger les transitions à l’œuvre dans son époque, son allure et ses variations, avec un sentiment d’impuissance devant la confusion générale d’une modernité toujours plus propice à produire, à créer et à accélérer le temps mais dans un rapport au présent et à un avenir sans la moindre figure : « […] en présence de cet état si angoissant d’une part, si excitant de l’autre, la question même de l’intelligence humaine se pose ; la question de l’intelligence, de ses bornes, de sa préservation, de son avenir probable, se pose à elle-même et lui apparaît la question capitale du moment. »

Si l’auteur imputait à l’esprit humain la responsabilité de cet état de fait, il s’interrogeait à cette occasion sur la capacité de ce même esprit à nous en sortir. Dans la société « accélérée » qu’il dépeint, composée d’individus toujours plus avides de consommation, de vitesse, de lumière et de sensationnel, convoquée à abuser de tout jusqu’à sa propre intoxication, Paul Valéry interrogeait cet homme moderne qui ne « supporte plus la durée » et obsédé par la mesure du temps dont nous supportons aujourd’hui le diktat : « Il n’y avait pas de minute ni de seconde pour les anciens. Des artistes comme Stevenson, comme Gauguin, ont fui l’Europe et gagné des îles sans horloges. Le courrier ni le téléphone ne harcelaient Platon. L’heure du train ne pressait pas Virgile. Descartes s’oubliait à songer sur les quais d’Amsterdam. Mais nos mouvements d’aujourd’hui se règlent sur des fractions exactes du temps. Le vingtième de seconde lui-même commence à n’être plus négligeable dans certains domaines de la pratique. »

Pour remédier à cette existence de précipitations et réconcilier l’homme avec une forme de profondeur de l’être, le philosophe pointait alors du doigt une exagération de la volonté contemporaine à vouloir tout contrôler au détriment de la sensibilité inhérente à la nature humaine et qui demeure pourtant la clé de voûte de son salut. Dans cette démonstration, l’éducation occupait un rôle majeur et pas uniquement en tant qu’enseignement dispensé par l’institution – dont la vocation unique est devenue la délivrance d’un diplôme « ennemi mortel de la culture » – mais comme l’apprentissage de toute une vie qui doit permettre de se préserver de toutes les formules et locutions toutes prêtes qui nous délivrent du soin de penser : « Le langage s’use en nous. L’épithète est dépréciée. L’inflation de la publicité a fait tomber la puissance des adjectifs les plus forts. La louange et même l’injure sont dans la détresse ; on doit se fatiguer à chercher de quoi glorifier ou insulter les gens ! »

Plus de 80 années après ce discours et à entendre ceux prononcés aujourd’hui dans les journaux ou à la télévision, il semble bien lointain le bilan dressé par Paul Valéry. La louange est devenue auto-promotion et l’injure stratégie politique. Aucune gloire dans cette société à l’esprit critique réduit à peau de chagrin. Et s’il y avait encore lieu d’évoquer l’intelligence, accolée désormais le plus souvent à son épithète d’ « artificiel », l’amertume pourrait vite nous gagner de constater qu’un nouveau bilan a été déposé. Seule reste la liberté intérieure de nos consciences, comme un rempart à cette ironie de l’histoire dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui où jamais les individus ont été aussi inquiets par la préservation de leurs libertés mais avec ce paradoxe d’en confier chaque jour davantage la sauvegarde à ceux qui nous en privent.

[1] Le texte paru pour la première fois dans Conferencia le 1er novembre 1935 avant d’être repris dans Variété III par les éditions Gallimard en 1936 et, depuis 2011, par les éditions Allia. VALÉRY Paul, Le Bilan de l’intelligence, Paris, éd. Allia, 2015.

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