Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es …

par lundioumardi

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On dispose souvent d’une certitude, à arpenter les rues de sa propre ville et des mystères qu’elle renferme, à en connaître l’histoire, faisant confiance aux plaques commémoratives inscrites sur les murs de tels hôtels particuliers ou via une quelconque photo jaunie gravée dans le zinc d’un bistrot. Et puis tous ces guides et manuels qui remplissent à leur tour les rayons des librairies comme une convocation à la Journée d’appel afin de ne pas occulter la moindre étape dans le parcours autoritaire d’une visite touristique. Après des heures de marche d’un itinéraire essoufflé, la vue d’un ensemble parmi des milliers reste parfois en tête, l’impalpable comme à son habitude file entre les doigts.

Cet impalpable fut retenu par le méticuleux travail d’historien de Jacques Yonnet (1915-1974) dans son incroyable traversée de Paris – la rive gauche principalement – au cours de l’Occupation. Poète, historien, résistant et suffisamment drôle d’oiseau pour ne pas lui coller d’étiquette, Jacques Yonnet n’a pas écrit d’autres livres que celui inclassable qu’est Rue des Maléfices[1], illustré en son temps par des photographies de Jacques Doisneau et salué par des auteurs comme Raymond Queneau ou Jacques Prévert comme étant un des plus grands ouvrages consacrés à Paris.

Paru en 1954 aux éditions Denoël sous le titre sans doute plus racoleur des Enchantements de Paris, le livre reprend son titre initial et tel que voulu par son auteur – Rue des Maléfices, chronique secrète d’une ville – grâce aux éditions Phébus. Fait prisonnier par les Allemands en 1940, Jacques Yonnet était parvenu à s’échapper et à rejoindre la Résistance, au compte de laquelle il agissait depuis le Paris des bas-fonds au milieu d’une faune interlope, dans ce Ve arrondissement qui paraît aujourd’hui si décharné quand on lit ces pages où le spectre de François Villon semble planer derrière chaque mur.

« Le temps travaille pour ceux qui se placent hors du temps. Il n’est pas de Paris, il ne sait pas sa ville, celui qui n’a pas fait l’expérience de ses fantômes. Se pétrir de grisaille, faire corps avec l’ombre indécise et fade des angles morts, s’intégrer à la foule moite qui jaillit ou qui suinte, aux mêmes heures, des métros, des gares, des cinémas ou des églises, être aussi bien le frère silencieux et distant du promeneur esseulé, du rêveur à la solitude ombrageuse, de l’illuminé, du mendiant, du pochard même : ceci nécessite un long et difficile apprentissage, une connaissance des gens et des lieux que seules peuvent conférer des années d’observation patiente. »

Avisé de son Privat d’Anglemont et lecteur attentif des Arrests mémorables du Parlement de Paris, Jacques Yonnet ouvre ainsi à ses lecteurs les portes muselées d’un Paris subversif, dans l’ombre portée par l’Occupation allemande et dans lequel gitans, mafieux, prostituées, chats errants, poupées maléfiques et marionnettes tyranniques donnent le La aux battements d’une capitale sous un jour ignoré. Histoires et scènes de la vie quotidienne se déclinent au fil des rues et de leurs troquets : du simple badaud à inhumer au corps d’un collabo à découper sans trop laisser de trace, sans oublier cet exorciste à Cherbourg qui pourrait, sur les conseils d’un curé, prêter main forte à un ami. Le tout livré par une connaissance de Paris à faire pâlir les meilleurs historiens et selon un style où l’argot peut discerner un de ses plus fervents passeurs.

[1] À l’exception de : YONNET Jacques, Troquets de Paris, éd. L’échappée, 2016. Un recueil des nombreuses chroniques gastronomiques de l’auteur pendant ses treize années de participation au journal L’Auvergnat. Voir : https://www.lechappee.org/troquets-de-paris

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