Marcus Malte et les cages de l’homme civilisé

par lundioumardi

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Comment vivait-il jusque-là, jusqu’à ce jour où « le garçon » devint le héros du roman éponyme de Marcus Malte ? Le lecteur fait sa connaissance en 1908 alors qu’il portait sur ses épaules sa mère mourante qui succomba quelques heures plus tard dans une cabane – leur unique toit – dans une région imprécise du Sud de la France. Sans nom, sans âge, dépourvu de langage, il accomplissait les dernières volontés funéraires de sa mère avant de relever la tête sans autre attache que le premier chemin qui s’offrait à son regard. Le garçon décidait de partir, de marcher en suivant son instinct et le voici engagé dans une aventure longue de trente années à la rencontre de l’humanité et semblant n’avoir d’autre but que celui de maintenir le propre mouvement de ses jambes :

« Ce n’est pas une allure de promeneur, pas celle, mal assurée, d’un pochard attardé, pas celle d’un flâneur noctambule. Aucune hésitation. Aucune espèce de nonchalance. Il va. C’est la démarche déterminée de quelqu’un qui a un endroit précis où se rendre. Qui sait comment. Qui sait pourquoi. À le voir nul ne peut soupçonner que le hasard seul le guide. Le garçon n’a pas d’itinéraire établi, il n’a pas de lieu, pas de but à atteindre. Ce qui compte c’est le mouvement. Bouger. Ne pas s’arrêter. »[1]

N’ayant connu d’autre compagnie que celle de sa mère, le garçon n’avançait pas avec l’espoir de trouver refuge auprès des siens, ceux de son espèce dont il ignorait encore l’existence. La civilisation lui était parfaitement étrangère et seule la motivation de voir la mer – un homonyme qu’il ignorait encore – accélérait ponctuellement ses pas. La rencontre se fit plus tard. Les terres arides foulées par ses pas demeuraient également celles du sol français, rempli d’hommes. Ceux d’un hameau perdu pour commencer, pour qui il devint le garçon de ferme, la petite proie facile à amadouer contre un bon feu et une chemise pour se couvrir. Très vite, le mystère autour de lui inquiétait autant qu’il fascinait, on lui prêtait des talents de guérisseur mais, comme dans toutes les communautés, on se liguait aussi rapidement contre lui pour le chasser. Dix mois passés en ce milieu clos suffirent à son bon apprentissage de l’homme et sa nature intrinsèque : « Parce que ce qui fait un valet ce n’est pas son maître, ce qui fait un valet c’est son désir de devenir maître. »

La route et le mouvement reprirent ainsi leurs droits, les rencontres également. Celle d’un ogre des Carpates lutteur de foire, bourru mais érudit et dont l’esprit philosophe n’est pas sans rappeler le personnage d’Ursus dans L’homme qui rit de Victor Hugo ; auteur dont il est souvent question dans le roman de Marcus Malte parmi d’autres références littéraires et musicales. À ses côtés, le garçon sillonnait une partie des routes de France, faisant l’apprentissage de la complicité qui peut aussi unir les hommes entre eux. Mais après sa mère, le garçon dut aussi enterrer Brabek, à sa façon et selon ses rites. Il n’était encore qu’un jeune homme, vierge de nombreux sentiments exceptés ceux du deuil et de la solitude provoquée par la perte d’un être proche. À nouveau, l’heure sonnait pour lui de reprendre le mouvement, à pied ou en roulotte peu importait.

Victime d’un accident, il fit alors la connaissance de Gustave et de sa fille Emma, une jeune mélomane. Sans grande surprise, celle-ci devint pour lui l’amie, la sœur et la maîtresse. De façon plus surprenante, l’amante néophyte fit son initiation et celle du garçon en suivant scrupuleusement les consignes de maîtres choisis dans la confidence de bouquinistes clandestins, où seul le marquis de Sade semblait rassasier un appétit toujours plus débordant. Mais le garçon avançait déjà vers l’âge adulte, celui où en 1914 les hommes étaient appelés à combattre sous les drapeaux. Lui ou un autre, l’expérience demeurait d’une violence inouïe. Seulement dans son cas, le voile fut levé sur l’inhumanité qui sommeille en chacun, lui y compris : « C’est un temps où le garçon commence à entrevoir de quoi pourrait bien être, hélas, constituée l’existence : nombre de ravages et quelques ravissements. »

Le garçon sortit vivant des tranchées mais certainement pas indemne ; son regard changea. Emma retrouvée ne resta pas assez longtemps en vie pour l’apprivoiser une seconde fois et une certaine résignation accompagnait désormais le mouvement amorcé en 1908. Quelques villes de France encore et enfin sa rencontre avec la mer, pour effectuer sa peine de travaux forcés en Guyane, avant de recouvrer enfin ce que les hommes nomment « la liberté ». Mais son idée sur la question était déjà faite : « Sa peine s’achève, on le libère. Lorsqu’on rouvre la cage il ne s’envole pas à tire-d’aile : l’essor est faible. Il est usé. Dehors, dedans, dedans, dehors : quelle différence ? Quelle importance ? Seulement celle qu’on lui accorde. Il a vu déjà beaucoup de choses. Il en a perdu beaucoup. L’innocence et l’insouciance et le désir et la joie et … Mieux vaut ne pas compter. Qu’à-t-il gagné en revanche ? Les habitudes sont tenaces mais on n’est pas obligé de vivre, on peut se contenter d’être en vie. » Ainsi le garçon de Marcus Malte pouvait-il fonder son propre jugement sur les hommes prétendument civilisés qu’il avait rencontrés, avec leurs règles et leur éducation appelées à les rendre libres quand lui ne voyait à chaque fois qu’une cage destinée à mieux les enfermer.

[1] MALTE Marcus, Le Garçon, Paris, éd. Zulma, 2016. Récompensé par le prix Femina.

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