Théophile Gautier pour prendre congés

par lundioumardi

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                       Edvard MUNCH, Soirée sur l’avenue Karl Johan, 1892.

Léthargie absolue en cette semaine de fin d’année, avec toute ma compassion adressée à ceux qui ont encore des fêtes à préparer ou auxquelles ils « doivent » se rendre. Ici c’est farniente sous les vapeurs d’une tasse de thé, sans autre obligation que le geste paresseux des pages d’un livre de Jacques Yonnet à tourner. Et en attendant de se retrouver l’année prochaine, cet octosyllabique de Théophile Gautier (1811-1872) paru dans le recueil Émaux et Camées (1852) pour accompagner flâneurs, oisifs et autres contemplateurs à qui reste si doux de pouvoir s’épargner la fameuse « bonne soirée ».

 La bonne soirée

Quel temps de chien ! – il pleut, il neige ;
Les cochers, transis sur leur siège,
Ont le nez bleu.
Par ce vilain soir de décembre,
Qu’il ferait bon garder la chambre,
Devant son feu !

À l’angle de la cheminée
La chauffeuse capitonnée
Vous tend les bras
Et semble avec une caresse
Vous dire comme une maitresse,
« Tu resteras ! »

Un papier rose à découpures,
Comme un sein blanc sous des guipures.
Voile à demi
Le globe laiteux de la lampe
Dont le reflet au plafond rampe,
Tout endormi.

On n’entend rien dans le silence
Que le pendule qui balance
Son disque d’or,
Et que le vent qui pleure et rôde,
Parcourant, pour entrer en fraude,
Le corridor.

C’est bal à l’ambassade anglaise ;
Mon habit noir est sur la chaise,
Les bras ballants ;
Mon gilet bâille et ma chemise
Semble dresser, pour être mise,
Ses poignets blancs.

Les brodequins à pointe étroite
Montrent leur vernis qui miroite,
Au feu placés ;
À côté des minces cravates
S’allongent comme des mains plates
Les gants glacés.

Il faut sortir ! – quelle corvée !
Prendre la file à l’arrivée
Et suivre au pas
Les coupés des beautés altières
Portant blasons sur leurs portières
Et leurs appas.

Rester debout contre une porte
À voir se ruer la cohorte
Des invités ;
Les vieux museaux, les frais visages,
Les fracs en cœur et les corsages
Décolletés ;

Les dos où fleurit la pustule,
Couvrant leur peau rouge d’un tulle
Aérien ;
Les dandys et les diplomates,
Sur leurs faces à teintes mates,
Ne montrant rien.

Et ne pouvoir franchir la haie
Des douairières aux yeux d’orfraie
Ou de vautour,
Pour aller dire à son oreille
Petite, nacrée et vermeille,
Un mot d’amour !

Je n’irai pas ! – et ferai mettre
Dans son bouquet un bout de lettre
À l’Opéra.
Par les violettes de Parme,
La mauvaise humeur se désarme :
Elle viendra !

J’ai là l’Intermezzo de Heine,
Le Thomas Grain-d’Orge de Taine,
Les deux Goncourt ;
Le temps, jusqu’à l’heure où s’achève
Sur l’oreiller l’idée en rêve,
Me sera court.

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