La poésie en train de se faire

par lundioumardi

lundioumardi

Quel sens peut-il y avoir à écrire de la poésie aujourd’hui si tant est que cette question ne se pose jamais au poète cerné par l’envie, la volonté ou l’intuition de s’atteler à cette tâche ? Une lâche complaisance semble finalement régner chez certains pour se rassurer avec la certitude que la poésie contemporaine s’est éteinte ou qu’elle n’a pas lieu d’être, conjuguant notre époque avec ses responsabilités imbibées de fatalisme. Le cortège funèbre a engagé sa marche mais quelques commères continuent heureusement de jacasser pour évoquer le manque d’ardeur ou de courage à éditer de la poésie, de celle que l’on déclame dans des cercles involontairement confidentiels, où l’on ose croire encore à la résonnance poétique : à sa survie voire à son avenir.

Ainsi, certains guerriers persisteraient à la sueur de leur front à encourager la poésie contemporaine et leurs auteurs. À Paris, cela s’organiserait même autour de siestes collectives dominicales accompagnées de lectures poétiques… Pourquoi pas mais reconnaissons que le dernier usage de la poésie reste bien celui de pousser un ronflement. Alors survient ce deuxième trébuchement : la résignation du lecteur, cet animal toujours un peu plus domestiqué par les restes disposés dans sa gamelle autour d’une composition éditoriale qui laisse souvent à désirer au point de lui ôter ce trait essentiel à sa nature : son instinct de chasse, avec parfois la récompense de son bon flair.

Le travail effectué par les éditions Isabelle Sauvage demeure un exemple de l’attention portée à la poésie contemporaine et à ses artisans. Parmi un catalogue audacieux et éclectique[1], prenons deux ouvrages : Inventaire, un souffle de Julien Simon et juin juillet peu importe de Sarah Clément. Deux auteurs, deux poètes, que rien ne rapproche au niveau du style mais qui confirment tous deux les vastes usages du registre poétique et des sujets dont celui-ci peut s’emparer.

Le premier, déjà à l’origine d’un long travail d’historien autour d’une famille juive originaire de Roumanie qui s’établit en Bretagne à partir de 1935[2], les Perper, assassinés en 1943 au camp de Sobibor, propose de revisiter ce parcours/itinéraire à travers l’intensité du langage poétique pour ouvrir les fenêtres, au-delà des certitudes intrinsèques à la note de bas de page et pour laisser place à cette autre « Peur de franchir à nouveau, des seuils et les passages, de retrouver pas à pas les fatigues et les regards, de marcher avec le silence. Il n’y a plus de jardin, les lieux s’agitent, les figures disparaissent. » La seconde – est-elle plus libre ou plus inquiète ? – ne s’est pas encombrée de la moindre ponctuation pour délivrer une entêtante ritournelle d’une rare maîtrise, capable de poser et de reposer les silences dans le flot d’un souvenir qui porte en lui les maillons fondateurs d’une expérience humaine ; depuis que « l’enfant pense si fort maintenant puisque l’été décidément commence sur cette plage-là » jusqu’à cet homme dont « je sais bien qu’il s’est tué pour ne pas mourir »[3].

Deux poètes en chantier – n’est-ce pas le propre de la poésie ? – qui me rappellent la vérité de ce passage d’une Lettre à un jeune poète qui n’est pas celle de R. M. Rilke : « Telle est sans doute votre tâche – trouver le rapport entre des choses qui semblent incompatibles mais qui n’en ont pas moins une mystérieuse affinité ; absorber sans crainte toutes les expériences qui vous sont offertes et les saturer si complètement que votre poème en devient un tout et non un fragment ; repenser la vie humaine en termes de poésie et nous rendre par-là la tragédie et la comédie au moyen de caractères que vous ne déploierez pas à la manière d’un romancier, mais qui seront condensés et synthétisés à la manière du poète – voilà ce qu’aujourd’hui nous attendons de vous. »[4] Qui sont ceux à y parvenir ? C’est à nous lecteurs de répondre à cette question en allant chercher la poésie là où elle se trouve et par ceux qui la font, en faisant confiance à nos intuitions mais sans oublier parfois de penser contre nous-mêmes lorsque la gamelle semble pleine.

[1] Voir : https://editionsisabellesauvage.wordpress.com/catalogue/

[2] Voir : POSTIC Marie-Noëlle, Sur les traces perdues d’une famille juive en Bretagne, éd. Coop Breizh, 2007.

[3] Sarah Clément, née en 1963, a publié jusqu’à présent de petites formes, essentiellement en complicité avec Jean Yves Cousseau, dont trois livres d’artistes aux éditions : Juin juillet peu importe (2002 ; rééd. 2016), Rien à dire (2006) et Une pierre dans mon jardin (2008), deux textes dans Lieux d’écrits (éditions Royaumont, 1987) et Quantités discrètes (Musée/muséum de Gap / éditions Fage, 2006), ainsi que dans D’un bout à l’autre d’un signe (recueil, à l’occasion d’une exposition de Marc Charpin, Saint-Étienne, galerie Louis Caterin, 1988). Julien Simon, né en 1952, est comédien et auteur dramatique. En 1989, il a entamé un travail pluridisciplinaire sur « les traces de la mémoire » avec Comme un ange après temps de misère (éditions Ubacs), suivi de Un drôle de silence (pièce radiophonique, création RTBF 2008, et livre, éditions Lansman, 2004) et de La vie comme la vie / Ils sont partis comme ça (pièce radiophonique, création RTBF 2012-2013, et film, 2014).

[4] WOOLF Virginia, Lettre à un jeune poète, 1932.

 

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