Dans les carnets de Doris Lessing

par lundioumardi

dorislessinglundioumardi

La page blanche, cet objet de crainte et de doute rendu célèbre par les nombreux écrivains qui ont fait état de lui mais que n’importe quel adolescent rencontre dès son plus jeune âge, à l’heure des premières rédactions quand il s’agit d’évoquer un souvenir de l’enfance ou cet autre « rêve familier ». Un grand vide qui déploie autour de lui la profonde vacuité que peut ressentir l’individu qui choisit l’écrit pour s’exprimer, sur sa vie ou celle des autres, avec l’ambition plus ou moins consciente de parvenir à rester sincère à des idées qui satellisent dans le cerveau humain et avec la menace lancinante de s’évaporer au moment de les retranscrire sur le papier.

Dans le célèbre roman à caractère autobiographique de Doris Lessing (1919-2013), intitulé Le carnet d’or (1962), ce syndrome de la page blanche a pu être relégué par le lecteur loin derrière les autres thèmes abordés par la romancière britannique et qui composent l’ensemble de son œuvre : son engagement communiste vite rattrapé par la désillusion soviétique, la condition de la femme dans la société mais avec distances gardées à l’égard des mouvements féministes ou encore la fonction du roman et ses récentes évolutions. Dans la préface qu’elle signe en 1971 à la réédition de son livre, Doris Lessing ne manque pas de souligner un réflexe du lecteur à toujours vouloir débusquer le sujet dominant d’un livre, au risque de négliger les éléments fondateurs de son unité et que seul son auteur semble encore capable de discerner.

Paradoxalement, la construction originale du Carnet d’or formait le meilleur rempart à cette critique puisque chacune de ses parties et sous-parties constitue le développement d’un thème indifférent à dominer le suivant. Ainsi défilent quatre chapitres énumérant l’évolution des quatre carnets tenus par la jeune romancière Anna Wulf, hantée par son incapacité à écrire après le succès de son premier ouvrage et instigatrice de son propre effondrement : le noir pour développer des idées littéraires, le rouge pour analyser sa critique du communisme, le jaune pour consigner les évènements de sa vie privée et le bleu comme un support psychanalytique. Un besoin de séparer les choses pour se préserver de la folie qui la guette, d’être « divisée » à travers quatre carnets qu’elle mènera chacun au terme d’un lourd trait noir tracé en travers de la page, avant de pouvoir se rassembler dans le carnet d’or, symbole de sa propre renaissance, comme une sorte d’épilogue à ce qui précède.

« Ce qui m’arrive est nouveau dans ma vie. Je suppose que beaucoup de gens ont dans leur vie un sens de la forme du déroulement. Ce sens leur permet de dire : Oui, cette nouvelle personne est importante pour moi ; elle marque le début de quelque chose que je dois traverser. Ou : Cette émotion, que je n’avais jamais ressentie jusqu’à présent, ne m’est pas étrangère comme je l’avais cru. Elle fera dorénavant partie de moi, et je dois en tenir compte. Il m’est facile, maintenant, de regarder ce qu’à été ma vie et de dire : Cette Anna-là, à cette époque, était telle et telle personne. Et puis cinq ans plus tard, elle était telle et telle. Une année, ou deux, ou cinq, d’un certain comportement, peuvent être ainsi roulées et étiquetées, ou « nommées » – oui, pendant cette période, j’étais ainsi. Et maintenant, je traverse telle phase, et lorsqu’elle sera terminée, je me retournerai pour lui jeter un coup d’œil décontracté, et je dirai : Oui, j’étais ainsi. J’étais une femme terriblement vulnérable et critique, j’employais ma féminité comme étalon, comme unité de mesure pour mépriser les hommes. Oui – quelque chose de ce genre. J’étais une Anna qui invitait les hommes à la défaire, sans même en avoir conscience. (Mais j’en ai conscience. En avoir conscience signifie que je vais laisser tout cela derrière moi et devenir … mais quoi ?) »

Plus de cinquante ans après sa publication, ce livre plusieurs fois récompensé et ayant contribué à la renommée du prix Nobel de littérature de 2007 accuse quelques rides et de nombreux arguments abonderaient pour le ranger parmi ce qu’on appelle les « livres d’une génération », marqueurs d’une époque mais dont l’intensité s’amenuise à mesure que les années passent au sépia la couleur des engagements décrits. Pourtant le style de Doris Lessing reste intact quant à lui : sincère dans les idées développées, attentif à la complaisance qui plane au-dessus des personnages et d’une grande maîtrise dans l’échafaudage d’une construction ambitieuse.

Publicités