Jack London socialiste ?

par lundioumardi

jacklondonlundioumardi

Ici ou là, journalistes, spécialistes et amateurs éclairés se sont arrêtés un instant pour évoquer l’itinéraire et l’œuvre de l’auteur américain Jack London (1876-1916) à l’occasion du 100e anniversaire de sa mort en novembre dernier. Dans cet esprit, la chaîne de télévision Arte diffusa un remarquable documentaire consacré à celui pour qui « La fonction propre de l’homme est de vivre, non d’exister » et dont les livres reflètent avec une grande lucidité les mouvements d’une Amérique déjà en proie à ses propres démons[1]. Figurant aujourd’hui parmi les auteurs les plus lus au monde, Jack London est mort à 40 ans, laissant derrière lui une œuvre prolixe composée de romans, de poèmes, d’essais et de reportages mais également d’un parcours qui résonne comme une ode à l’irrévérence.

C’est ce dernier aspect qu’a choisi de mettre en lumière la revue Le Comptoir sur son site Internet, en revenant sur le roman Martin Eden (1909), dans un article intitulé : « Martin Eden : la vraie fausse autobiographie de Jack London »[2]. Roman tragique et sociétal d’un jeune homme tout droit sorti des bas-fonds qui décide de se cultiver de façon « encyclopédique » pour séduire une jeune fille issue de la bourgeoisie américaine, Jack London prend le prétexte d’une histoire d’amour pour dresser le tableau des grandes théories qui animaient l’organisation du monde à la veille de la Première Guerre mondiale : « Sur la même rangée, à la bibliothèque, il trouva Karl Marx, Ricardo, Adam Smith et Mill, et les idées abstraites de l’un ne permettaient pas de conclure que les idées de l’autre fussent surannées. Il était dérouté, mais assoiffé du désir de s’instruire. En un seul jour, l’économie sociale, l’industrie, la politique le passionnèrent. »

Martin Eden boit, parle comme un charretier pendant que son apprentissage de la connaissance lui permet d’obtenir les faveurs de la femme qu’il convoite. Mais comme le souligne Jack London, la construction d’un être par le savoir ne pouvait suffire à renverser les codes d’une bourgeoisie hermétique aux efforts de son héros et toujours terrorisée par cette intrusion prolétaire dans son milieu lissé. Qu’à cela ne tienne, Martin Eden fait le pari de se hisser à leur rang dans une lutte contre sa nature intrinsèque et son passé, tout en poursuivant l’ambition d’écrire. Un pari qu’il gagne en devenant un auteur à succès mais dans le courant d’une vie bourgeoise qu’il excècre et sur laquelle il crache, à mesure que son amour pour Ruth s’éteint jusqu’à devenir platonique : « Je suis réactionnaire, tellement réactionnaire que mes opinions ne peuvent que vous être incompréhensibles, à vous qui vivez dans le mensonge d’une organisation sociale truquée et dont la vue n’est pas assez perçante pour découvrir ce trucage. Vous faites semblant de croire à la suprématie du plus fort et à la loi du plus fort. Moi, j’y crois. […] Il n’y a peut-être qu’une demi-douzaine d’individualistes dans tout Oakland – Martin Eden est l’un de ceux-là. »

Noé Roland, l’auteur de cet article, rappelle alors l’héritage nietzschéen qui imprègne les nombreux textes de Jack London et particulièrement dans ce roman à caractère autobiographique où la philosophie individualiste de Nietzche trouve un écho attendu dans le choix de Martin Eden de se donner la mort : « Pendant qu’il mourait de faim, il pensait constamment aux millions d’êtres qui, de par le monde, mouraient de faim comme lui ; aujourd’hui qu’il était rassasié, il les oublia. » Une fin complexe que le journaliste met en perspective à partir des lettres écrites par Jack London suite à la parution de son livre et dans lesquelles il prend ses distances avec son héros : « “Je suis Martin Eden ? Celui-ci est mort parce qu’il était individualiste, je vis parce que j’étais socialiste et que j’avais une conscience sociale. » À l’heure où l’individualisme et le socialisme tel qu’il est incarné par les partis sont plus que jamais confondus, c’est peut-être finalement dans la conscience sociale partagée entre l’écrivain et son héros que des chemins semblent toujours valables pour être empruntés ; des chemins sinueux sur lesquels la lecture reste l’incontournable bâton du pèlerin et où l’irrévérence d’un Jack London permet de borner la distance parcourue.

[1] « Jack London, une aventure américaine », documentaire réalisé par Michel Viotte, 2016, accessible sur le site Arte + 7 : http://www.arte.tv/guide/fr/064438-000-A/jack-london-une-aventure-americaine

[2] ROLAND Noé, « Martin Eden : la vraie fausse autobiographie de Jack London », Le Comptoir, 23 novembre 2016, lien : https://comptoir.org/2016/11/23/martin-eden-la-vraie-fausse-autobiographie-de-jack-london/

Publicités