La littérature au cœur qui bat

par lundioumardi

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La question de la littérature – sa nature, ses usages voire sa vocation – a été posée depuis des décennies comme un révélateur possible de cet autre sujet non moins fondamental : celui de l’époque. Du pamphlet de Sartre pour balayer la critique littéraire au discours de Wolfgang Iser pour hisser la conscience individuelle du lecteur en sujet[1], sans oublier les travaux novateurs de Roland Barthes ou de Gérard Genette pour ne citer qu’eux, tous se sont interrogés autour du récit, du langage et de la modernité pour en critiquer les oripeaux ou au contraire défendre les vertus de cette littérature au cœur de la vie avec, parfois, un sentiment amer chez le lecteur de constater que le cœur ne battait plus.

Ce n’est pas ce que l’on ressent en lisant l’historien et romancier français Antoine Compagnon dans sa leçon inaugurale prononcée le 30 novembre 2006 – sous le titre La littérature, pour quoi faire ?[2] – lors de son intronisation à une chaire du Collège de France[3]. Jeune étudiant en école d’ingénieur, Antoine Compagnon mit les pieds pour la première fois dans l’enceinte de la place Marcelin Berthelot au début des années 1970 pour aller écouter un des maîtres de la linguistique, Roman Jakobson. Il délaissa rapidement la carrière scientifique pour embrasser celle des Lettres, restées pour lui à l’heure de cette consécration comme une « maîtresse de 18 ans » qu’il ne cesse de valoriser et de partager depuis. Ainsi les équations mathématiques furent abandonnées mais un théorème devait formuler son amour de la littérature, déployé autour des variables de l’histoire et de la création, avec l’apprentissage dans la transmission comme nécessité : « […] j’ai toujours enseigné ce que je ne savais pas et pris prétexte des cours que je donnais pour lire ce que je n’avais pas encore lu, et apprendre enfin ce que j’ignorais. »

Mais entre les murs de cette institution qu’il investit en ce jeudi de novembre 2006, Antoine Compagnon ne perd pas de vue le cœur de sa recherche – pas étonnant qu’il soit un spécialiste incontournable de l’œuvre de Marcel Proust – pour défendre les nécessités d’une littérature toujours plus menacée et afin de « […] percer la contradiction qui repousse et relie pour jamais la littérature et la modernité, telle l’étreinte des amants maudits dans le sonnet “Duellum” de Baudelaire. » Ainsi énumère t-il les raisons d’un espace qui s’amenuise avec l’accélération du numérique comme autant de temps volé à la possibilité de lire, d’une fin de XXe siècle qui a rendu moins déterminante et moins étroite l’association entre une nation et la littérature qu’elle produisait ou, pire encore, des soupçons que l’on nourrit à son adresse quand elle se trouve accusée de fracturer la société et de conduire au chômage ces têtes brûlées qui voudraient s’y consacrer.

Le propos semble fataliste mais le capitaine de ce navire ne sait que trop bien comme la lecture permet d’arrimer : « Nous lisons parce que, même si lire n’est pas indispensable pour vivre, la vie est plus aisée, plus claire, plus simple pour ceux qui lisent que pour ceux qui ne lisent pas. » La littérature comme un lymphocyte, une défense immunitaire pour combattre les infections de longue durée : la soumission au pouvoir, la barbarie, le langage ordinaire ; ou de façon moins grandiloquente, s’inspirer de la littérature pour construire sa propre personnalité, un moyen de préserver et de transmettre aussi l’expérience des autres. Antoine Compagnon exprime ainsi dans son texte toute la puissance émancipatrice prodiguée par la littérature et comme elle seule peut nous permettre de nous affranchir de la pensée commune, à l’heure où cette dernière poursuit ses ravages, comme si l’histoire n’avait jamais existé et le futur était condamné.

[1] SARTRE Jean-Paul, Qu’est-ce que la littérature ?, 1948. ISER Wolfgang, L’Appel du texte : l’indétermination comme condition d’effet esthétique de la prose littéraire, éd. Allia, 2012.

[2] COMPAGNON Antoine, La littérature, pour quoi faire ?, Leçon inaugurale du Collège de France n° 188, éd. Fayard. 2007.

[3] « Littérature française moderne et contemporaine : histoire, critique, théorie »

 

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