Le métier de Jules Renard

par lundioumardi

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Si l’œuvre d’Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) a souvent été étouffée par un Petit Prince trop encombrant, celle de Jules Renard (1864-1910) semble victime du même syndrome avec un Poil de carotte dont les déboires occupent une place essentielle dans la littérature jeunesse et qui a connu de nombreuses adaptations au cinéma, au théâtre, en bande-dessinée, etc. Pourtant, Jules Renard compte à son actif près d’une vingtaine de romans, parmi lesquels L’Écornifleur (1892), Bucoliques (1898) ou Les Cloportes (1919) ainsi que des pièces de théâtre comme Le plaisir de rompre (1897) ou La Bigote (1909).

Le succès et la reconnaissance ont leur part de mystère et qui pourrait bien dire aujourd’hui que l’œuvre de Jules Renard ne mérite pas qu’on s’y attarde ? Personne et tout le monde à la fois certainement. Acteur de son temps, il accordait une grande attention à la vie littéraire et mondaine parisienne, fréquentait assidûment les salons et les soirs de première, fuyant sans doute la rengaine d’un mariage fructueux mais sans passion. Très vite devenu un des principaux artisans du troisième Mercure de France lors de sa création en 1890, Jules Renard baignait dans cet environnement artistique dans lequel il côtoyait chaque jour Edmond Rostand, les frères Goncourt ou encore Sarah Bernhardt, tout en menant de front ses activités d’écrivain et de journaliste.

« Activités »… Lui aurait parlé de « métier ». Le témoignage de son époque, Jules Renard l’a scrupuleusement consigné dans son Journal dont les éditions L’Anabase ont sélectionné certains passages pour les réunir dans un volume intitulé Notes sur le métier d’écrire[1], avec pour citation en quatrième de couverture un juste résumé de l’idée qu’il se faisait de l’écriture : « Le métier d’un écrivain, c’est d’apprendre à écrire. » Ainsi il égraine ses réflexions entre les années 1887-1910 pour évoquer ses doutes, ses exigences et aussi son sens de l’ironie – un trait de caractère qui parcourt son œuvre. Très peu, celui que le critique littéraire Charles du Bos qualifiait de « Montaigne minuscule dont La Bruyère aurait affûté le style », ne cherche à se noyer dans de profonds développements ; il ne sait que trop bien la fugacité d’une émotion et comme elle s’évapore quand son auteur cherche à tout prix à la déshabiller de haut en bas.

Peu à l’aise sur les longues distances, Jules Renard apparaît comme l’écrivain de l’instantanée. Tel un attrapeur de papillons, son filet est toujours suspendu pour saisir au vol ce que lui inspire le geste de l’écriture, distillé dans ces pages avec foi : « Le travail cérébral paraît ensuite une espèce de salut dans un couvent où l’on peut mourir » ; avec exigence : « Cette sensation poignante qui fait qu’on touche à une phrase comme à une arme à feu » ; avec ses doutes : « J’ai une idée comme je regarde un oiseau : j’ai toujours peur qu’elle ne s’envole, et je n’ose pas y toucher » ; et puis surtout avec ce service rendu à l’auteur de ce blog pour cette seule phrase : « Il faut l’avouer : je ne connais que la difficulté de me mettre au travail, mais je la connais tous les jours. »

[1] RENARD Jules, Notes sur le métier d’écrire, éd. L’Anabase, Rambouillet, 2013.

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