Dino Buzzati ou la tentation de l’abîme

par lundioumardi

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« Les satisfactions que l’on tire d’une existence laborieuse, aisée et tranquille sont grandes, certes, mais l’attraction de l’abîme est encore supérieure. » Ainsi se pose le destin du jeune Stefano dans la nouvelle écrite par Dino Buzzati – Le K[1] –, lorsque, âgé de 12 ans, il accompagne son père marin lors d’un périple à bord de son bateau. À peine quitté la rumeur du port pour la traversée, il distingue dans le lointain une imposante silhouette noire et effrayante qui semble tranquillement accompagner le navire et son équipage. Il alerte son père qui reconnaît alors dans la description de Stefano la marque du K, un monstre marin que seule la proie peut entrevoir. Pour protéger son fils, le père de Stefano envoie celui-ci poursuivre sa vie dans les terres de l’Italie, loin de la menace qui continuera de l’attendre, patiemment, au large des côtes.

La suite coule de source : après le décès de son père, Stefano devenu adulte décide de devenir marin à son tour et de parcourir les océans. Il navigue sans relâche, s’enrichit énormément mais obtient sa plus grande satisfaction à braver le squale dont il est incapable de se détacher : « La menace continuelle qui le talonnait paraissait même décupler sa volonté, sa passion pour la mer, son ardeur dans les heures de péril et de combat. » Cette obsession le mena au terme de sa vie quand, avec une vive amertume, il prend conscience de l’avoir consacrée à cette fuite à travers les mers ; terrain de cet abîme qui fut plus attrayant pour lui que les plaisirs simples prodigués par une existence « aisée et tranquille ».

Cette mélancolie ressentie au crépuscule d’une vie jugée futile, Stefano ne pouvait la partager qu’avec l’artisan de sa tragédie – ce requin qui le poursuivit au fil des années dans la plus parfaite symétrie de leurs deux vies parallèles. Monté dans une chaloupe, il décide d’aller à sa rencontre muni d’un harpon pour l’affronter et rompre la malédiction. Plus hideux et vieux que jamais, le K se dresse alors devant lui et tire sa langue de laquelle jaillit la Perle de la Mer qui procure à celui auquel elle se destine la garantie d’une vie heureuse et prospère. Encore un peu plus abattu, Stefano comprend que sa méprise et ses certitudes n’ont fait que lui gâcher l’existence ainsi que celle du poisson téméraire qui prend en pitié la vacuité des hommes devant ce qui diffère d’eux.

Dino Buzzati naît dans le Frioul en 1906. Journaliste au Corriere della Sera, il signe ses principaux articles en tant que correspondant lors de la Seconde Guerre mondiale. Mort en 1972 à la suite d’un cancer, l’auteur du Désert des Tartares (1940) a fait un usage tout à fait personnel du conte fantastique en tant que registre littéraire, afin de mieux explorer la banalité du quotidien. Quelle meilleure illustration que ce monstrueux poisson pour souligner la peur de l’inconnu chez les êtres humains, terrifiés qu’ils sont devant des apparences non-conformes à leurs habitudes, à leurs critères mais toujours prêts à sortir le harpon contre la moindre dissemblance qui s’offre à eux. Le harpon pour le K détenant la Perle de la Mer ou le bulletin de vote pour élire la folie humaine… allez savoir où se loge le véritable monstre dans notre propre abîme.

[1] BUZZATI Dino, Le K, nouvelle parue dans le recueil éponyme, trad. par Jacqueline Remillet, éd. Laffont, 1992.

 

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