Virginia Woolf sur la Colline

par lundioumardi

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© PASCAL VICTOR/ARTCOMART

Isabelle Lafon met actuellement en scène au théâtre de la Colline le regard qu’elle a porté sur trois femmes dans l’adversité de leur époque respective et dans des milieux différents, réunies sous le terme pas si générique que cela dans son approche d’« Insoumises » : Anna Akhmatova, Monique Wittig et Virginia Woolf. Le rapport entre les trois écrivains ne va pas de soi et pourtant une certaine évidence épouse leur cohabitation dans un même spectacle, qu’il est possible de voir dans son ensemble ou bien à partir de l’adaptation consacrée à chacune des trois auteures[1].

Let Me Try pour commencer, parce que c’était Virginia Woolf et qu’il en a été si souvent question ici. Il y a toujours une certaine appréhension à parcourir les biographies et les articles consacrés à la romancière anglaise. La raison en est simple : quiconque l’aura un tant soit peu lue, notamment son journal, s’agacera de cette fâcheuse tendance à toujours vouloir privilégier sa fragilité mentale au reste, comme si l’œuvre était secondaire et qu’il était plus important de savoir si oui ou non elle avait eu une liaison avec Vita Sackville-West.

Alors on arrive à 20h un mercredi dans la salle de théâtre, on trouve sa place, on s’assied, trois femmes aux physiques si différents entrent pour occuper un espace jonché de piles de papier et là… on comprend très vite que le simple portrait de l’écrivain tourmenté est écarté. Isabelle Lafon, entourée de Johanna Korthals Altes et Marie Piemontese, suggère une Virginia Woolf dans ses mille reflets. Vêtues des somptueux costumes de la Colline, les trois comédiennes récitent, lisent, contredisent, interrogent ainsi des extraits du Journal entamé en 1915 et achevé en 1941; ce support si précieux à l’auteure pour ébaucher ses livres, se reprocher de ne pas travailler assez, d’aimer ou de détester son entourage, se moquer, se perdre aussi parfois.

Dans ce flot délicieux de lecture, on retrouve la Virginia si proche de la nature, si mondaine et heureuse de l’être, d’une exigence incroyable dans son destin, amoureuse, parfaitement égarée aussi, avec l’écriture comme seul remède pour retrouver son chemin. Pour rendre cela, trois monologues afin de ponctuer – Virginia Woolf aurait dit « rythmer » – l’ensemble. Marie Piemontese d’abord, d’une émotion bouleversante pour éclairer une auteure habitée par le doute malgré la reconnaissance qui ne suffit jamais. Johanna Korthals Altes qui semble voler dans son long manteau gris pour interpréter la femme au travail, toujours en quête d’une pépite littéraire à saisir dans ses filets. Et Isabelle Lafon enfin, stupéfiante dans un monologue consacré aux mots, à leur intensité et aussi leur versatilité, comment la cohabitation avec eux, avec ces seuls mots, peut aussi bien être le but de toute une vie qu’une incitation à se détruire quand ils s’échappent ou veulent nous tourmenter.

Alors après 1h15, trop rapidement peut-être, on se lève de son fauteuil et on rentre chez soi. On reprend son exemplaire du Journal en se disant que la traduction proposée par Micha Venaille pour le spectacle devrait inciter à un nouveau travail d’édition, que la semaine prochaine, c’est-à-dire ce soir, rien ne serait mieux que d’assister à Deux ampoules sur cinq, la partie consacrée à Anna Akhmatova. On remercie chaleureusement Isabelle Lafon de créer sans se soumettre au diktat d’une époque, à la façon des modèles qu’elle met en scène. Et on sort une citation de la Lettre à un jeune poète de Miss Woolf pour se dire que le rideau n’est pas encore tout à fait tombé : « Telle est sans doute votre tâche – trouver le rapport entre des choses qui semblent incompatibles mais qui n’en ont pas moins une mystérieuse affinité ; absorber sans crainte toutes les expériences qui vous seront offertes et les saturer si complètement que votre poème en devient un tout et non un fragment. »

[1] Les samedis et dimanches, les trois spectacles sont proposés en intégrale (samedi à 19h et dimanche à 15h), et du mardi au jeudi en alternance: Deux ampoules sur cinq, le mardi à 20h, Let Me Try, le mercredi à 20h et L’Opoponax, le jeudi à 20h. Plus de détails : http://www.colline.fr/fr/spectacle/les-insoumises

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