Jouer à vivre avec Joanne Anton

par lundioumardi

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Avec Le Découragement[1], Joanne Anton semble observer au-dessus de sa propre épaule les difficultés rencontrées devant le sujet qu’elle interroge – et cela dès la première phrase de son livre : « Est-ce possible d’écrire sur le découragement tandis que l’on se décourage du moindre mot que l’on écrit ? » Pour se reposer sur une épaule plus solide que la sienne – ou au contraire pour plonger vers des eaux encore plus profondes – elle a convoqué Thomas Bernhard et le récit de Marcher pour avancer dans ce découragement abyssal qu’elle tente finalement de prendre au piège dans l’espoir né de pouvoir l’écrire.

Texte aux multiples paradoxes, hésitant entre sa volonté de riposte et son écriture au conditionnel, Le Découragement aurait pu trop facilement glisser dans la petite satisfaction de son auteur d’être parvenue au bout de ses peines, avec chaque mot produit comme autant de victoires sur la maladie. Mais l’écueil fut évité grâce à la justesse de Joanne Anton qui ne s’épargne pas dans ces lignes. Le lecteur la trouve parfois abattue et puis soudain elle hésite, elle semble recouvrer ses forces pour aller non pas vers son sujet mais à l’intérieur de lui : « On jouerait à vivre, écrirait-on, et enfin rattrapé par son rôle, on aurait perdu son regard critique, sa distance, sa façon de marcher à l’intérieur de son existence comme on paie son billet avec le sentiment que quelque chose nous est dû qui ne vient pas. On jouerait à vivre, et on y arriverait presque. »

Avec ce premier ouvrage, celle qui était alors rédactrice dans une maison d’édition et diplômée en littérature russe, se plaît à triturer la langue pour borner la quête à la fois littéraire et identitaire qu’elle mène ; d’où un usage si personnel de la ponctuation et des phrases parfois limitées à une simple conjonction de coordination, peut-être elles-mêmes découragées à devoir avancer : « À moins que l’on ne soit en train de développer une schizophrénie psychiatrique anodine, écrirait-on. Car. Mais. Arrêtons-nous pour reprendre notre souffle. » Livre d’une écriture et sur l’écriture, Joanne Anton balaye le mirage de la page blanche et préfère nous la rendre transparente afin que nous suffoquions avec elle de cette fureur d’écrire qui doit parfois s’éteindre pour se rallumer aux moments où on ne s’y attend le moins : « Une irrésistible tentation d’exposer ses forces vitales à leur possible anéantissement. Voilà ce qui formerait peut-être notre caractère. »

Mais le découragement devant son récit, l’auteur parvient avec finesse à l’étendre à tout ce qui finalement la constitue en tant qu’être : l’amour, le sexe, la vie de famille ou la tyrannie de ce corps qu’il faut sans cesse occuper, faire marcher quand « on se serait levé angoissé par devoir de vivre. » Heureusement, Thomas Bernhard reste présent en quarto sur sa table de bureau comme une protection lorsque, désoeuvrée, elle parvient à soutirer à la lecture quelque chose de l’ordre du désir. Un roman de l’écriture et de la lecture, du mouvement et sans doute du « métier de vivre » quand tout simplement incapable de mourir on ne peut faire autrement que de continuer à marcher.

[1] ANTON Joanne, Le Découragement, Paris, éd. Allia, 2011.

 

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