Robe de chambre Vs Rolex

par lundioumardi

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Denis Diderot (1713-1784) restera, espérons-le, une grande figure de la philosophie des Lumières et de la rédaction de l’Encyclopédie – un héritage qui n’a pas encore été totalement banni des programmes scolaires[1]. Mais si on prend le temps de fouiller un peu, ne serait-ce qu’en laissant ses yeux vagabonder sur le présentoir d’une librairie telle que L’Usage du monde (75017), aux choix toujours plus avertis, on peut tomber sur la réédition de textes inattendus et, pourtant, d’une incroyable contemporanéité. Ainsi Les regrets sur ma vielle robe de chambre du philosophe français et que les Éditions de l’éclat ont proposé dans une collection qui n’oublie pas de préciser que « ceci n’est pas un livre »[2].

Qu’est-ce donc alors ? L’éditeur s’interroge lui-même dans une note qui précède le récit pour expliquer que trop souvent associé aux pièces esthétiques de Diderot, ce livre relève davantage de la critique sociale : un « Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune » comme il est précisé dans le titre. Écrits en 1768 et adressés à Friedrich M. Grimm (1723-1807) ces « regrets » furent d’abord intégrés à la Correspondance littéraire (1769) entre les deux hommes avant de paraître dans un volume in octavo, sans l’accord de Diderot. Contrairement aux éditions précédentes qui ont souvent associé ce texte à La promenade Vernet et qui, d’une certaine façon lui répond, les Éditions de l’éclat ont privilégié l’ajout d’un extrait du Salon de 1767 et qui se veut une satire contre le luxe, « à la manière de Perse ».

Cette histoire éditoriale ne manque pas d’intérêt mais elle ne doit pas nous détourner de l’incroyable modernité des lignes contenues dans cet ouvrage. Lorsque Marie-Thérèse Geoffrin, figure incontournable du mécénat de l’Encyclopédie, entreprend la rénovation du salon de Diderot, son mobilier et sa garde-robe, celui-ci se désespère de la perte de son ancienne robe de chambre dans laquelle il se trouvait « pittoresque et beau » : « Ces longues raies annonçaient le littérateur, l’écrivain, l’homme qui travaille. À présent j’ai l’air d’un riche fainéant ; on ne sait qui je suis. » On comprend vite que le nouveau vêtement, avec ses fioritures, ses finitions élaborées, son manque de confort, le « mannequine » davantage qu’il ne l’aide dans son travail.

Dans le faste de son nouveau cabinet, le philosophe ne voit plus qu’encombrement et richesses pour nuire à l’exercice de sa pensée. Réfléchissant à cette posture, il se livre à une attaque en règle contre le superficiel de l’univers des objets, le luxe et les pièges tendus par la matérialité : « De ma médiocrité première, il n’est resté qu’un tapis de lisières. Ce tapis mesquin ne cadre guère avec mon luxe, je le sens. Mais j’ai juré et je jure, car les pieds de Denis le philosophe ne fouleront jamais un chef-d’œuvre de la Savonnerie, que je réserverai ce tapis, comme le paysan transféré de sa chaumière dans le palais de son souverain réserva ses sabots. Lorsque le matin, couvert de la somptueuse écarlate, j’entre dans mon cabinet, si je baisse la vue, j’aperçois mon ancien tapis de lisière ; il me rappelle mon premier état, et l’orgueil s’arrête à l’entrée de mon cœur. »

Dans notre siècle « rolex », fashion, bling et plus tellement rock’n’roll, dans lequel un ministre déjà plus ministre invite les jeunes générations à disposer de leur premier million à l’âge de 30 ans, Diderot continue de lancer ses flèches : « triste, mais image réelle d’une nation abandonnée au luxe, symbole de la richesse des uns, et masque de la misère générale du reste. » Alors on se prend à espérer que certaines d’entre elles parviennent à transpercer le centre de la cible, que l’apprentissage d’une connaissance redevienne le but en soi et non plus une étape malheureuse du projet humain le plus vénal, pourfendeur du faste financier, du crédit bancaire et de tous ces artifices matériels vendus comme la bonne façon de vivre.

[1] Voir Lundioumardi en date du 6 septembre 2016 : https://lundioumardi.wordpress.com/2016/09/06/najat-vallaud-belkacem-docteur-es-communication/

[2] DIDEROT Denis, Regrets sur va vieille robe de chambre, Paris, éd. de l’éclat, 2011.

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