Une biographie à la façon de Lytton Strachey

par lundioumardi

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La place occupée par la biographie dans la littérature a cette particularité qu’on lui pardonne plus difficilement la médiocrité de son ambition que dans les autres genres littéraires. Sans doute parce que le lecteur ne se dirige pas vers elle pour s’évader loin des frontières du réel – comme le permet le roman ou la poésie – la biographie implique d’observer certaines règles strictes pour donner, parfois de façon illusoire, un aperçu à la fois historique et « privé » d’une vie authentiquement vécue. Ainsi jusqu’au XIXe siècle, corsetés par les archives, les lettres et les témoignages, les biographes composaient des récits de vie d’une linéarité exemplaire, résultat d’une méthode scrupuleuse pour garantir la fidélité aux parcours de personnages illustres qu’ils ressuscitaient le temps d’un livre, souvent très épais afin de ne rien occulter de ces années qui s’étendaient du sein maternel à la lecture du testament. Comme très souvent, des exceptions échappaient à la règle : les Vies des douze Césars de Suétone ou La vie de Samuel Johnson par James Boswell, pour ne citer qu’eux, sont des ouvrages qui continuent à être lus aujourd’hui parce qu’ils se sont éloignés des sentiers battus de la biographie traditionnelle.

Mais au XIXe siècle cette uniformité subit quelques changements sous l’impulsion d’auteurs qui décidèrent de rénover méthode et sujets. Parmi eux, l’auteur anglais Lytton Strachey (1880-1932) faisait figure de précurseur. Membre du groupe de Bloomsbury, ami d’intellectuels tels que le couple Woolf ou l’économiste John Maynard Keynes, Lytton Strachey voua tout au long de sa vie une passion pour le XVIIe siècle français à laquelle s’ajoutait un goût prononcé pour le sarcasme et l’ironie à l’encontre du puritanisme de ses compatriotes. Sans devenir le poète ou l’auteur de théâtre auquel il aspirait, il sut mettre son talent au service de la biographie afin d’en élargir les frontières en levant le voile sur ce qui, à cette époque, ne s’écrivait pas pour rendre compte de vies « célèbres ». Mort assez jeune d’un cancer de l’estomac, on compte parmi ses travaux les plus importants Éminents Victoriens (1918), La Reine Victoria (1921), Elizabeth et Essex (1928) ou encore Cinq excentriques anglais (1931 et 1933).

Sur le principe, Lytton Strachey a travaillé à la façon de n’importe quel biographe, avec des heures passées au British Museum afin d’éplucher les archives et les journaux des sujets auxquels il redonnait vie le temps d’un livre. À cette différence près qu’il écrivait sans peur, avec l’intention de les présenter non pas du point de vue d’une renommée ou d’une puissance mais tels qu’ils étaient réellement dans leur quotidien, s’attachant à une conversation dérobée au détour d’un boudoir ou à l’anecdote secondaire qui porte en elle l’essentiel d’un trait de caractère. En cela, sa Reine Victoria semble son travail le plus abouti : son sujet d’étude avait laissé tellement de traces derrière lui que Lytton Strachey parvint à approcher une certaine exactitude dans la psychologie de ce symbole de l’Angleterre impériale. Reine à l’âge de 18 ans, sa première décision fut de congédier sa mère de la pièce où elles se trouvaient afin de passer, pour la première fois de son existence, une heure de solitude. Humant l’air du temps, détectant le mensonge et soucieux de préserver la sincérité de sa vision, l’auteur dresse dans ce livre un portrait tout en finesse et en irrévérence de celle dont le règne fut le plus long de celui du Royaume-Uni, avant Elizabeth II.

Ce renouveau de l’écriture biographique semble aujourd’hui plutôt banal. Les nombreux portraits dressés par Stefan Zweig et qui ont largement participé à son succès vont en ce sens. À première vue seulement. Dans la tradition de ce que l’on appelle les « biographies à l’américaine », l’anecdote est devenue légion pour interpréter voire imaginer le récit d’une vie. Dans Marie Stuart, Zweig prend de grandes libertés avec l’histoire pour concevoir un personnage qui relève trop souvent du héros de la fiction. Il suppute, se dit que et extrapole. Pas Lytton Strachey qui balaye assez rapidement la fin de vie de sa Victoria pour la simple et bonne raison qu’il n’avait pas assez d’éléments pour en parler. De la même manière, son Elizabeth reste nébuleuse dans la mesure où les matériaux venaient à manquer pour en faire une biographie telle qu’il l’espérait, prouvant ainsi que ce registre ne supporte pas l’approximatif et qu’il est très difficile de l’entourer d’une part de mystère. N’oublions pas que la première difficulté et aussi le premier talent du biographe consiste à sélectionner ce qu’il va choisir de révéler ou au contraire d’occulter.

Des contraintes avec lesquelles notre époque semble ne plus vouloir s’encombrer. Si les universitaires et les journalistes publient régulièrement des biographies, les intentions diffèrent et l’exercice rencontre des évolutions incongrues. Obsédé par sa « mission de déboulonnage », le philosophe Michel Onfray finit par livrer des portraits qui n’accordent d’autres places qu’à lui-même assis sur un bidet. Dans son Virginia Woolf, Viviane Forrester semblait ne pas avoir d’autres prérogatives que de laisser divaguer sa plume sur des projections venues d’on ne sait où, incapable d’expulser la vapeur du mensonge. Sans art, la biographie deviendrait ainsi une façon de parler de soi, dans la vacuité d’un narcissisme de pseudo artistes qui oublient sans doute que ce travail d’écriture fait d’abord appel aux qualités d’un rigoureux artisan.

 

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