Marcher, s’égarer, éventuellement arriver

par lundioumardi

LundioumardiCecileReims

À l’âge de 86 ans, le graveur Cécile Reims, qui fit « naître sur chaque planche de cuivre un autre monde », poursuit dans Tout ça n’a pas d’importance les méditations qu’elle avait amorcées dans un livre autobiographique intitulé Peut-être (2010)[1]. Née en 1927 à Paris, Cécile Reims ne connut pas sa mère qui décéda à sa naissance. Elle fut alors confiée à ses grands-parents qui l’élevèrent à Kibarty, en Lituanie, avant de revenir en France en 1933. Engagée dans la résistance juive, elle apprit comme tant d’autres le massacre de sa famille en Lituanie. Ce fut à cette même époque qu’elle découvrit la Palestine avant de devoir rentrer à nouveau en France pour soigner la tuberculose dont elle faillit mourir. Nous sommes en 1951 et la jeune fille croise la route de Fred Deux, poète et dessinateur encore méconnu. Jamais plus ils ne se quitteront, jusqu’à la disparition de « Fred » il y a quelques mois[2] ; une vie de couple, « Cheminant ensemble, l’un soutenant l’autre, lorsque l’élan venait à faiblir sur le redoutable, l’éblouissant, le ténébreux, le luxuriant, le désertique chemin qui fut le nôtre. »

Parler de « vie de couple », puisque l’expression vient d’être employée, demeure une façon incomplète et malhabile pour évoquer le tracé de ces deux individus dont l’existence n’a jamais cessé d’être vouée à la création artistique et dans un éloignement quasi monacal des turpitudes de notre monde. À de nombreuses reprises, Cécile Reims évoque les maisons successives qu’ils ont habitées depuis la sortie du sana : toujours un peu délabrées, avec d’importants travaux de rénovation à réaliser pour pouvoir y vivre et difficiles à accéder. Au début sans électricité ni eau courante mais qu’est-ce que cela pouvait bien faire puisqu’ils étaient ensemble et que chaque jour était consacré à l’écriture, au dessin et à la gravure. Un isolement qui explique certainement l’originalité de leur œuvre respective, occupant une place inédite dans la création contemporaine, comme s’ils avaient vécu de façon totalement imperméable à ce qui autour tentait mollement d’exprimer une idée, un geste, une intention peut-être.

Ainsi les années ont filé. L’important travail de gravure d’interprétation de Cécile avec Hans Bellmer (1902-1975), les livres et les dessins de Fred, les déroutes et aussi la violence des réactions dans certains petits villages où il ne faisait (fait ?) pas bon à être juif. Mais le travail avançait, se précisait et, encore une fois, « qu’est-ce que cela pouvait bien faire puisqu’ils étaient ensemble ». Mais à l’heure où Cécile Reims se penche sur son passé, introduisant son récit par une table de travail qu’elle est obligée de délaisser parce que sa main de graveur « s’insoumet, opposant à la demande une douleur telle que la demande se rétracte et se soumet au verdict d’abstinence », encore capable de tenir un stylo mais qui a donc abdiqué à sillonner le cuivre de son burin, c’est à nouveau pour remplir son devoir d’artiste qu’elle s’interroge et revisite cette existence d’une rare intensité mais également pour rassembler les éléments fondateurs d’un « je » qui n’a pas manqué de l’interpeller tant et tant tout au long de sa vie, avec toute l’humilité qui est la sienne.

Plongée dans la réalité – le sens de cette réalité dont Fred Deux s’éloigne chaque jour davantage mais comme s’il poursuivait son travail d’imagination – Cécile Reims se confronte à ce qui lui a sans doute été le plus redoutable : survivre à son compagnon ou mourir avec lui. Penchée au bord de ce précipice qu’elle exprime recouverte de toute la puissance des années passées, de cette vie qui a été la leur, « C » hésiterait à prolonger sa route : « J’ai marché, marché, incertaine d’avancer. Mais il y avait ces petites lumières. L’une d’elle disait : “ne demande pas ton chemin à qui le connaît, tu risquerais de ne pas t’égarer”. Je me suis égarée. Je ne sais plus où j’en suis. Je suis probablement arrivée : vers cet égarement je devais aller. » Et de cette route qu’elle nous livre, remercions la pour avoir laissé au lecteur la trace de ses repères.

[1] REIMS Cécile, Peut-être (2010) et Tout ça n’a pas d’importance (2014), éd. Le temps qu’il fait.

[2] Sur la vie et l’œuvre de Fred Deux, voir : Lundioumardi, « Dans les limbes poétiques de La Gana », « Fred Deux, coryphée d’une poésie de la rue » et « Le poète a “cané” ».

 

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