Voyage au coeur du silence

par lundioumardi

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Quand on cherche des synonymes au verbe « voyager », le premier que propose Le Robert emporte au plus loin puisqu’il s’agit de « courir le monde »[1]. Mille et une façons de le parcourir ce vaste monde dont une seule vie ne saurait suffire pour en connaître chaque recoin, malgré toutes les tentatives de notre époque pour défendre l’idée selon laquelle il n’a jamais été aussi facile de « se déplacer ». Pas si sûr quand on relit les précieuses pages de l’écrivain Stefan Zweig dans Le Monde d’hier qui annonçait déjà en son temps les dérives de ce qu’il nommait la « passeportisation », avec les difficultés qu’il découvrait pour se rendre d’un pays à un autre. Autre penseur, autre nuance : le désarroi de Simon Leys dans ses lettres à Pierre Boncenne quand il constatait une « inflation touristique » qui falsifiait la définition même du voyage[2].

Dans son numéro actuellement en kiosque, le magazine Télérama offre un dossier sur ce qui pourrait finalement être considéré comme une destination trop souvent ignorée, à savoir « Le silence »[3]. Dans son éditorial, Fabienne Pascaud n’échappe pas à la contrainte de vouloir faire un pont avec l’actualité et envisage ce silence comme une potentialité pour surmonter « le chaos de nos sociétés sidérées » ; un silence de résistance contre « un brouhaha complaisant qui s’apitoie et ne s’adresse qu’à soi », auquel nous sommes chaque jour davantage confrontés et qui, paradoxalement ou pas, se veut aussi un geste de partage. Un silence multiforme aussi, pour « mieux révéler, parfois bruyamment, ce qui ne peut être dit à voix haute » écrit le journaliste Vincent Rémy dans son introduction au dossier.

Comme un trésor caché, ce silence appelle les chercheurs d’or à venir le débusquer dans des contrées lointaines telles que l’Islande, « île de la contemplation », où Yohav Oremiatzki a dressé le portrait d’artistes qui décrivent le temple silencieux de leur insularité où même le bruit du vent s’égare, loin de « la société du bruit ». Mais le silence peut aussi s’organiser le temps d’une minute : au Parlement, dans les stades, à l’école, etc., selon une récupération des rites religieux par le politique mais dont la jeunesse s’accommode mal dans un empressement que l’historien Alain Corbin analyse en ces termes : « Les jeunes générations ne connaissent plus le recueillement, pour marquer leur respect, ils ne peuvent qu’applaudir. »

Le silence dans notre monde en accompagne ainsi les transitions, avec des observateurs pour s’en inquiéter, comme l’ornithologue Grégoire Loïs qui souligne la disparition des passereaux et des chouettes aux abords de nos champs comme autant de notes musicales qui autrefois berçaient les silences particuliers de la campagne. Un silence sonore qui, en 1952, avait inspiré au compositeur John Cage son morceau vide de toute note 4’33’, « unique sonate sans note de l’histoire de la musique. »

Mais c’est encore davantage dans l’interview d’André le Breton que l’on mesure la nécessité d’un silence devenu la dernière frontière pour sortir de la « tyrannie de la communication », et que l’on repousse pourtant chaque jour un peu plus loin au risque de la voir disparaître un jour. Se référant à ce qu’il nomme les « écrivains de la disparition de soi » – à l’instar de Michaux, Sarraute ou Kafka – le sociologue et anthropologue réaffirme une urgence silencieuse au cœur des sentiments humains et comme étant l’outil indispensable à la conversation, pour laisser l’autre s’exprimer et mûrir soi-même sa propre réflexion : « Il y a un rythme dans la conversation, qui implique de ne pas dévorer l’espace de l’autre. » Savoir se taire pour penser donc, quand les gens « sont habitués à saturer en permanence leur espace sonore », jusqu’à devenir totalement sourd peut-être un jour ?

[1] Le Robert – Dictionnaire des synonymes et des nuances, édition de 2011.

[2] ZWEIG Stefan, Le Monde d’hier – Souvenirs d’un Européen, 1942. LEYS Simon, Quand vous viendrez me voir aux Antipodes – Lettres à Pierre Boncenne, 2015.

[3] Télérama, Dossier « Le silence », n° 3473 – 3474, 6 au 19 août 2016, pp. 8-52.

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