Il était une fois…

par lundioumardi

lundioumardi

J’ignore pourquoi un écrivain se sent obligé de s’observer. Il est là, il extrapole, il s’aime ou se déteste. Il allume les flammes du passé, il les sacralise ou les condamne. Et puis il y a tous les autres, les « Grands » qui proposent une perspective sur leur époque, sur l’incohérence du monde ou ce qu’il en reste. Et puis dans tout cela il y a le lecteur, ce petit juge qui, un jour, se retrouve devant un texte inclassable tel que celui d’Anne Serre[1].

Née à Bordeaux en 1960, Anne Serre a publié ses premiers textes – des nouvelles principalement – dès l’âge de 20 ans dans des revues littéraires, dont la NRF. Sans doute avait-elle déjà le goût des contes puisqu’elle consacra son mémoire de maîtrise en Lettres modernes aux contes de fées de Madame d’Aulnoy. En 1992 paraît son premier roman, Les Gouvernantes (éd. Champ Vallon), dans lequel elle retraçait la vie de trois gouvernantes fantaisistes et d’une grande beauté recluses au fond d’un jardin. De nombreux autres récits suivront avec une importante reconnaissance de la critique.

Si elle a exploré plusieurs champs tout au long de son œuvre, elle renoue dans Petite table, sois mise ! avec l’écriture de la fable, dont le titre est déjà une référence à une formule magique énoncée par les Frères Grimm dans un de leurs célèbres contes. Seulement il ne faudrait pas s’y tromper et pourvoir les mains d’un enfant de ces soixante pages qui abordent – sans jamais les nommer – des thèmes comme l’inceste joyeux, la pédophilie enchantée et l’orgie sadienne apprivoisée depuis l’enfance. Le récit, écrit à la première personne, annonce ainsi la couleur dès la première phrase : « La première fois que je vis mon père vêtu en fille, j’avais sept ans. » Une entrée en matière pour annoncer les pages suivantes dans lesquelles elle décrit le paradis d’une maison familiale où parents, enfants et amis couchaient tour à tour les uns avec les autres, avec l’épicentre divin de la « table au disque luisant » plantée au milieu du salon pour accueillir ou observer la multitude des séquences érotiques, comme dans la plus totale étrangeté aux codes de la morale ou de la norme établie.

Oubliés donc prince charmant et autres esprits de la forêt, cette première partie du livre ne manque pas de déranger, de choquer, ce qui a souvent contraint l’auteur à devoir répéter qu’à aucun moment elle ne défendait l’inceste ou autres pratiques condamnables ; n’oublions pas qu’en 2012 le procès Outreau était encore dans toutes les têtes et allait connaître de nouveaux rebondissements trois ans plus tard. Non sans médiocrité, la critique fut davantage enclin à s’intéresser à la santé mentale d’Anne Serre et à l’enfance qui fut la sienne, quitte à occulter les nombreuses qualités littéraires qu’elle prouve une fois de plus dans cet ouvrage qui se veut sans aucun doute, comme elle l’écrit elle-même : « une expérience assez extraordinaire, peut-être terrible, au cours de laquelle on est parfois contraint de mettre de la légèreté, de la folie douce. Il n’est pas facile d’attraper des poissons fuyants du réel ; il arrive que pour les saisir, on ait à mimer l’inconséquence, ou l’oubli. »

[1] SERRE Anne, Petite table, sois mise !, éd. Verdier, 2012.

 

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