Comme d’habitude

par lundioumardi

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Fallait-il signifier particulièrement ce 100e « exemplaire » de Lundioumardi ? Rédiger un texte « en particulier » sans autre conséquence que de reléguer les quatre-vingt-dix-neuf autres au second plan ? Sans compter qu’à ce rythme là on ne s’en sort plus, on fête le 100e, le 150e, les deux ans en septembre et l’Assomption de Marie le 15 août pour tuer le temps. Et puis comment pourrait-on avoir le cœur à la fête quand il suffit d’ouvrir un journal pour sentir les larmes monter et la colère nous envahir ? Alors on termine son journal et sa tasse de café, on ouvre une page Word et, comme chaque semaine, on se remet à l’ouvrage en se disant que certaines habitudes portent en elles des vertus réparatrices.

Tiens parlons-en de l’habitude puisqu’elle est partout, jusqu’au bout des doigts qui tapent actuellement ce texte comme chaque semaine. Un critique plus sérieux aurait été au bout de son projet initial qui consistait à rendre compte de la quarantaine de pages écrites par le philosophe Félix Ravaisson (1813-1900), sous le titre De l’habitude – une note tirée de sa thèse de doctorat et publiée en 1898 dans la Revue de Métaphysique et de Morale. Cette habitude est ainsi définie par lui comme le résultat d’un processus intellectuel et physique qui réaffirme les vertus de l’ordre et de la raison :

« Rien n’est donc susceptible d’habitude que ce qui est susceptible de changement ; mais tout ce qui est susceptible de changement n’est pas par cela seul susceptible d’habitude […] L’habitude n’implique pas seulement la mutabilité ; elle suppose un changement dans la disposition, dans la puissance, dans la vertu intérieure de ce en quoi le changement se passe, et qui ne change point […] L’histoire de l’habitude représente le retour de la liberté à la nature, ou plutôt l’invasion du domaine de la liberté par la spontanéité naturelle. »

Des lignes qui ont paraît-il beaucoup inspiré Proust, auxquelles Bergson a rendu un vibrant hommage et pour un auteur qu’il considérait comme son maître. On y parle Création, Liberté, Nature ; on trouve parfois que le style est trop ampoulé, ardu, que cela manque de sensibilité et puis on finit par tomber sur une phrase comme celle-ci : « Toutes les fois que la sensation n’est pas une douleur, à mesure qu’elle se prolonge ou se répète, par conséquent, qu’elle s’efface, elle devient de plus en plus un besoin. » Mais la vague retombe et Félix Ravaisson poursuit sa démonstration d’une habitude avec laquelle nous avons peut-être rompu tout commerce.

Qu’est-ce qui a bien pu changer entre temps ? Peut-être le fait que nos habitudes, elles aussi, sont devenues collectives et imposées. L’individu maître de ses choix, et par conséquent des habitudes qui régnaient sur son quotidien, n’est-il pas sobrement devenu un « habitué », embarqué à vitesse folle dans la roue du hamster mais dont l’horizon ne dépasse pas le bout de son nez. « On s’habitue à tout » paraît-il et surtout à ce qu’il y a de plus bête nous dit l’époque contemporaine. La voie s’ouvre t-elle pour devenir également des routiniers de la folie des hommes ? Le spectacle politico-médiatique des jours précédents tend à vouloir nous le confirmer. Mais comme cela n’est pas dans mes habitudes de terminer sur une note aussi pessimiste, on quitte avec les vers enjoués de Maurice Rollinat (1846-1903) dans le poème « L’habitude », paru dans Les névroses en 1883.

L’habitude

La goutte d’eau de l’Habitude
Corrode notre liberté
Et met sur notre volonté
La rouille de la servitude.

Elle infiltre une quiétude
Pleine d’incuriosité :
La goutte d’eau de l’Habitude
Corrode notre liberté.

Qui donc fertilise l’étude
Et fait croupir l’oisiveté ?
Qui donc endort l’adversité
Et moisit la béatitude ?
La goutte d’eau de l’Habitude !

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