Gardien de but en errance

par lundioumardi

Handkelundioumardi

Une façon de s’intéresser au football, quand on est totalement étranger au ballon rond et que l’on n’a pas la moindre appétence pour une bière chaude dans un gobelet en plastique assis devant un écran plat, c’est de lire Peter Handke. Certes, l’ambiance réunit moins de supporters, les sommes en jeux sont dérisoires et l’expérience vécue moins hystérique. Quoique… Personnage en totale rupture dans L’angoisse du gardien de but au moment du penalty[1], Joseph Bloch convoque sous la plume de l’auteur autrichien les troubles de l’égarement engendrés par l’échec – ou la défaite.

Monteur de profession et ancien gardien de but, Joseph Bloch se rendait comme chaque jour à son travail lorsqu’il interpréta le visage des autres ouvriers comme le signe de son licenciement. Sans chercher plus loin à vérifier son intuition, il abandonne sa routine pour amorcer une « errance » qui l’emmène dans les stands du marché, une chambre d’hôtel minable où il fait déjà figure de suspect et, surtout, le cinéma qu’il fréquente de façon compulsive. Une déroute prolongée un soir en suivant la caissière du cinéma qui l’invite à passer la nuit chez elle. Dans l’incertitude et la précipitation de ces réveils entre deux individus qui ne se connaissent pas, les questions et les maladresses s’enchaînent, faisant basculer Bloch vers le nouveau stade de sa folie : « Elle se leva et s’étendit sur le lit ; il s’assit près d’elle. Allait-il au travail aujourd’hui, demanda t-elle. Soudain il l’étrangla. Il avait immédiatement serré si fort qu’elle n’avait pas eu le temps de croire à une farce. »

L’errance accompagne la fuite dans ce prétexte à une intrigue policière qui sert à Peter Handke de chantier pour explorer les thématiques futures de son œuvre. Une écriture mécanicienne à défaut d’être mécanique où les gestes sont saccadés, tranchés par mouvements pour mieux dépeindre un climat de tension dans la plus stricte économie des dialogues : « La serveuse passa derrière le comptoir. Bloch posa les mains sur la table. La serveuse se baissa et déboucha la bouteille. Bloch repoussa le cendrier. La serveuse prit au passage un dessous de bière sur une autre table. Bloch recula avec la chaise. La serveuse ôta le verre de la bouteille sur laquelle elle l’avait retourné, posa le dessous de bière sur la table, mit le verre sur le dessous, vida la bouteille dans le verre, mit la bouteille sur la table et s’en alla. Voilà que ça recommençait ! Bloch ne savait plus que faire. »

Un style inimitable et finalement très cinématographique dont Wim Wenders dirigea l’adaptation à l’écran deux ans après la publication du livre – ce fut le début d’une longue collaboration avec Peter Handke dont les œuvres ont souvent été portées au cinéma par le réalisateur allemand. Les deux hommes partagent en effet le goût d’apprécier la réalité en dessinant les contours d’une morphologie de l’angoisse née à partir de détails caractéristiques, maniés en l’occurrence par un personnage déclassé, sans cesse relégué un peu plus au bord du terrain. On apprend alors que sa fatalité vient d’une carrière de footballer qui l’emmena en tournée jusqu’en Amérique mais à laquelle il dut renoncer pour finalement devenir monteur dans une grande ville – Vienne sans doute. Les souvenirs d’une vie de faste se mélangent dans sa tête pendant les quatre jours que dure le récit où le lecteur suit l’errance meurtrière puis passive de Joseph Bloch, faite de rencontres plus ternes les unes que les autres, dans un égarement psychologique sous haute pression  :

« tout tranquille qu’il était, il n’était rien qu’une mascarade et une corvée ; si flagrant et si voyant dans cet état qu’il ne pouvait se rabattre sur aucune image comparable. Tel qu’il était là, il était quelque chose de lubrique, d’obscène, d’incongru, une véritable agression ; enterrer ! pensa Bloch, enfouir, écarter ! Il crut éprouver un contact désagréable avec lui-même, mais s’aperçut que c’était simplement sa conscience de lui-même qui était si forte qu’il la ressentait comme un toucher sur toute la surface de son corps ; […] il avait été arraché à la cohérence. »

Auteur controversé pour ses engagements en faveur de la Serbie et sa présence aux funérailles de Slobodan Milošević – qui lui valut notamment la censure de la Comédie Française en 2007 où devait se jouer les représentations de sa pièce Voyage au pays sonore ou l’art de la question ainsi que le refus par la ville de Düsseldorf de lui remettre le prix Heinrich Heine qui devait normalement lui être décerné la même année – Peter Handke se révèle être un artiste à tous crins qui n’a finalement pas cherché à construire sa carrière sur autre chose que le capital de son œuvre. Une œuvre puissante, d’exploration et de tentatives audacieuses, dont L’angoisse du gardien de but au moment du penalty reste sans doute la meilleure porte d’entrée.

[1] HANDKE Peter, L’angoisse du gardien de but au moment du penalty, Paris, éd. Gallimard, 1972. Le livre paru d’abord en allemand sous le titre : Die Angst des Tormanns beim Elfmeter, en 1970.

 

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