Tête, du latin testa

par lundioumardi

Lundioumardi

Existe t-il un personnage de fiction qui soit autant l’incarnation d’un idéal qu’Edmond Teste l’a été pour son créateur Paul Valéry (1871-1945) ? C’est une question à laquelle il n’est pas facile de répondre et qui supposerait de disserter longuement sur le concept d’idéal pour un ouvrage dont la première phrase ne demeure pas moins : « La bêtise n’est pas mon fort. » Paru pour la première fois dans la Revue du Centaure en 1896, ce court texte fait directement suite à la fameuse « Nuit de Gênes » au cours de laquelle Paul Valéry assista au spectacle d’un orage vécu comme le dénouement d’une expérience intérieure. « Je me sens Autre ce matin » confessa t-il le jour suivant où il décida de renoncer à la poésie pour épouser le style qu’il développa le restant de sa vie dans ses Cahiers.

Alors il fallut faire court, tout cela ne pouvait être posé clairement. Edmond Teste, personnage flou, venant survoler les activités humaines, les surplomber. Son appartement verdâtre, les odeurs de menthe, Valéry précise, il veut le rendre humain voire crédible. Mais il est en même temps son « loup des steppes ». Il connaît Mallarmé, Gide et tout le tintouin, il est au carrefour des siècles mais à 25 ans naît chez lui ce personnage : « M. Teste avait peut-être quarante ans. Sa parole était extraordinairement rapide, et sa voix sourde. Tout s’effaçait en lui, les yeux, les mains. Il avait pourtant les épaules militaires, et le pas d’une régularité qui étonnait. Quand il parlait, il ne levait jamais un bras ni un doigt : il avait tué la marionnette. »

Évaporé en somme mais il avait « tué la marionnette ». Valéry réussit alors sa magistrale démonstration de l’œuvre versus la vie, il a créé son idéal. M. Teste est l’incarnation de la pensée intrinsèque, qui sait et qui a entre ses mains les clés de la vie de l’esprit. Surtout, il connaît le danger des mots : « Cela m’a fait connaître que nous apprécions notre propre pensée beaucoup trop d’après l’expression de celle des autres ! Dès lors, les milliards de mots qui ont bourdonné à mes oreilles m’ont rarement ébranlé par ce qu’on voulait leur faire dire » Pacotilles finalement puisque les mots n’ont plus de signification.

Le texte a vécu… continue à vivre aujourd’hui. Davantage M. Teste a visité Paul Valéry dans ses écrits suivants. Jorge Luis Borges n’a pas manqué de le qualifier comme étant « peut-être la plus extraordinaire invention des lettres contemporaines ». Et pourtant, quelle fatalité ! Heureusement je pense qu’il avait tort, que le monologue intérieur n’a pas fini de jouer avec ses miroirs, que les banalités qui ne sont pas l’apanage d’Edmond continueront de révéler la vie à laquelle il avait manquée dans cette sentence : « Trouver n’est rien. Le difficile est de s’ajouter ce qu’on trouve. »

 

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