Le lundi au soleil …

par lundioumardi

Paveselundioumardi

Cette semaine Lundioumardi remercie chaleureusement l’écrivain et poète Geneviève Peigné[1] de lui avoir suggéré la lecture du premier recueil de poèmes de l’italien Cesare Pavese (1908 – 1950), intitulé Travailler fatigue. Avec un titre pareil, tous mes plans étaient bien échafaudés : je faisais une brève introduction pour parler de « Samedi poésies dimanche aussi », un ou deux mots sur le poète et puis, hop, un copié/collé d’un poème bien choisi : ni vu ni connu je t’embrouille, ma critique du travail de cette semaine était pliée en dix minutes sans trop besogner. Seulement voilà… comme tout ne se passe jamais comme prévu dès qu’il s’agit de littérature, de poésie qui plus est, et par un Italien de surcroît – ces gens-là ont un caractère épouvantable vous savez – il m’a fallu lire et relire plusieurs fois ces poèmes d’une incroyable intensité, où se confrontent à chaque vers la chaleur rustique des collines piémontaises et l’embrasement des rues de Turin.

Cesare Pavese est moins connu pour ses poèmes que pour ses romans, parmi lesquels on peut citer Le Bel Été écrit en 1939 ou La Lune et les feux (1949) et davantage encore pour son journal publié à titre posthume : Le Métier de vivre, ensemble de réflexions personnelles de l’auteur au sujet de son écriture mais dans lequel il exprime également les impuissances qui le font terriblement souffrir, un « climat de solitude existentielle » pour reprendre les mots de Sergio Solmi, sans autre échappatoire possible que de se donner la mort. Le journal s’achève ainsi sur la note : « Tout cela me dégoûte. — Pas de paroles. Un geste. Je n’écrirai plus. » La nuit du 26 au 27 août 1950 il se donne la mort dans une chambre d’hôtel à Turin, laissant sur la table de son bureau les poèmes qui constituent aujourd’hui son dernier recueil, La mort viendra et elle aura tes yeux, se terminant par cette radicale sentence « Assez de mots. Un acte ! »

Mais revenons à l’année 1936 lorsque Travailler fatigue est publié et que Pavese n’a pas 30 ans. Sa seule idée en tête est alors de renouveler le style italien et de se démarquer de la poésie lyrico-musicale de D’Annunzio. Ses vers prônent ainsi davantage de virilité dans la langue et s’organisent autour du principe de la poésie narrative – à chaque poème correspond un récit indépendant. Pas étonnant puisque c’est aussi l’époque où il traduit des écrivains comme Joyce, Melville et Dos Passos. Dans son journal daté du 22 avril 1936 il consigne à propos de son livre : « J’ai réduit le monde à une banale galerie de gestes de force ou de plaisir. Il y a le spectacle de la vie dans ces pages, non pas la vie. Tout est à recommencer. »

Mais de quel « travail » est-il question ? Le sien peut-être ? Pas seulement puisque ce qui « fatigue » plus que tout semble déjà pour lui le métier de vivre qu’il observe chez sa mère. Pavese avait six ans quand son père est mort et il n’en souffla mot par la suite. Sa mère l’éduqua seule, avec peu de moyens, en effectuant des travaux souvent pénibles et en élevant l’austérité au rang de modèle de vertu. Il faut donc travailler pour vivre mais le poète semble déjà ne plus vraiment y tenir. Dans les collines ou devant une fenêtre de la métropole, il privilégie le recul, l’abandon dans la solitude et le silence, afin de communier réellement avec les choses, avec cette existence qui n’est envisageable qu’en attendant la mort. Un univers vide et implacable, dans le récit de vagabonds, de prostituées et autres déclassés flottant avec lenteur dans leurs inutilités mais que le poète dépeint selon une rare puissance. Ainsi l’exemple de Révolte composé en 1934 :

Révolte

Le mort est crispé contre terre et ses yeux ne voient pas les étoiles :

ses cheveux sont collés au pavé. La nuit est plus froide.

Les vivants rentrent à la maison et en tremblent encore.

On ne peut pas les suivre ; ils se dispersent tous :

l’un monte un escalier, l’autre va à la cave.

Certains marchent jusqu’à l’aube et se jettent dans un pré,

en plein soleil. Demain en travaillant, il y en a

qui auront un rictus de désespoir. Puis ça aussi passera.

 

Quand ils dorment, ils sont pareils aux morts : s’il y a une femme,

les odeurs sont plus lourdes mais on dirait des morts.

Chaque corps se cramponne, crispé, à son lit

comme au rouge pavé : la longue peine

qui dure depuis l’aube vaut bien une brève agonie.

Sur chaque corps s’englue une obscurité sale.

Seul de tous, le mort est étendu aux étoiles.

 

Il a aussi l’air mort cet amas de haillons

appuyé au muret, que brûle le soleil.

C’est faire confiance au monde que dormir dans la rue.

Entre les haillons pointe une barbe que parcourent

des mouches affairées ; les passants vont et viennent dans la rue,

comme des mouches ; le clochard est un fragment de rue.

La misère, comme une herbe, recouvre de barbe

les rictus et donne un air tranquille. Ce vieux-là

qui aurait pu mourir crispé dans son sang

a l’air au contraire d’une chose et il vit.

Ainsi, à part le sang, chaque chose est un fragment de rue.

Et pourtant, les étoiles ont vu du sang dans la rue.

[1] Geneviève Peigné avait déjà fait l’objet d’une chronique dans ce blog pour son livre L’interlocutrice : « Ce que nous allons chercher dans les livres », Lundioumardi, 6 octobre 2015. Elle est également l’instigatrice de « Samedi poésies dimanche aussi », une chaleureuse rencontre poétique au carrefour de prestigieux éditeurs qui aura lieu à Bazoches-du-Morvan (Nièvre) les samedi 9 et dimanche 10 juillet 2016, dont le programme est accessible depuis le lien suivant : http://poesie.baz.free.fr/

 

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