Faire l’école buissonnière avec Stevenson

par lundioumardi

StevensonLundioumardi

Faudrait-il en rougir ? Pendant que certains battent le pavé pour défendre le travail et que d’autres bachotent consciencieusement leurs épreuves du baccalauréat, Lundioumardi rêvasse tranquillement sa critique de la servitude sur les pages de l’écrivain écossais Robert Louis Stevenson (1850-1894), auteur prolifique dont l’œuvre trop souvent méconnue ne saurait se résumer à L’Île au trésor (1883) ou L’Étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde (1886). Parmi les récits moins célèbres, un court texte publié en 1877 pour la première fois dans le Cornhill Mgazine, repris ensuite dans le volume Virginibus Puerisque and other papers (éd. Chatto & Windus – 1888), sous le titre « An Apology for Ilders », traduit généralement par « Une apologie des oisifs ».

En se voulant bien moins théoricien que Kazimir Malevitch dans le sujet qu’il traite[1], Stevenson va finalement beaucoup plus loin en attaquant directement l’accumulation de richesse que porte en lui l’Occident fraîchement industrialisé, mais aussi tous ceux qui pensent avoir tiré le sens de la vie à partir de leurs lectures en négligeant de vivre : « En fait, une personne intelligente, qui ouvre l’œil et tend l’oreille en gardant le sourire, sera bien plus instruite que bien d’autres qui auront passé leur vie en veilles héroïques. Il existe certainement une connaissance glaciale et aride sur les sommets de la science officielle et laborieuse. Mais c’est autour de vous, et au prix d’un simple regard, que vous apprendrez la chaleur palpitante de la vie. »[2]

Lui prône ainsi l’oisiveté comme étant le stade ultime de la sagesse parce qu’elle est la seule faculté accessible pour pouvoir « nous dégriser de nos vanités terrestres les plus orgueilleuses. » Mais attention, l’oisiveté n’est en rien synonyme d’inertie sous la plume de Stevenson – avec la quantité de romans, d’articles, de récits de voyage qu’il a écrits, ce serait un comble ! L’oisiveté porte en elle une attention particulière au monde qui nous entoure pour continuer à sourire, à s’extasier devant la beauté d’un texte, à écouter le bruit d’une rivière dont le flot polit la pierre, etc. Il compare alors l’attitude de ces deux hommes sur le quai d’une gare à attendre un train qui a plusieurs heures de retard – cela ne vous rappelle rien ? – dont le premier, figure de l’homme moderne, sera totalement perdu, dépourvu de ressources, alors que l’autre trouvera toujours un émerveillement ou une conversation à engager.

« Celui qui a contemplé à loisir la satisfaction puérile avec laquelle les autres vaquent à leurs menues activités aura pour les siennes propres une indulgence nettement ironique. Il ne rejoindra pas le chœur des dogmatiques. Il fera preuve de la plus grande tolérance envers toutes sortes de gens et d’opinions. »

Avec un humour d’une délicieuse insolence, Stevenson invite ainsi l’homme à se libérer de sa quête de puissance et de richesse qui ne fait qu’accroître sa servitude au travail. Il semble le prendre par la main pour l’asseoir une minute et lui montrer à quoi sa vie ressemblera : « S’il avait eu trois ans, notre homme aurait escaladé des caisses. S’il en avait eu vingt, il aurait regardé les filles. Mais maintenant, la pipe est fumée, la tabatière est vide, et le voilà assis sur un banc, raide comme un piquet, avec des yeux de chien battu. Ce n’est pas vraiment ce que j’appelle réussir sa vie. » Alors haut les cœurs semble t-il finalement nous conjurer pour faire l’école buissonnière, pour contempler le ciel et profiter du bon air, car c’est le seule garantie de ramener l’homme à davantage de bon sens. Et admettons qu’en ces temps obscurs, le monde en a bien besoin…

[1] Cf. « Vérité effective sur fond insuffisant », Lundioumardi, 7 juin 2016

[2] Les citations sont extraites de l’édition suivante : STEVENSON Robert Louis, Une apologie des oisifs, éd. Allia, Paris, 2016.

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