Vérité effective sur fond insuffisant

par lundioumardi

Lundioumardimalevitch

On poursuit notre route de la critique du travail à partir de textes littéraires avec un court essai de l’artiste peintre, également théoricien, Kazimir Malevitch (1878 – 1935), intitulé La Paresse comme vérité effective de l’homme, écrit d’une seule traite le 15 février 1921. L’auteur est alors chef de l’Unovis (Affirmation des nouvelles formes de l’art), un groupe constitué à l’École d’art de Vitebsk (dans l’actuelle Biélorussie), qu’il dirige depuis la fin de l’année 1919. Est-il nécessaire de le rappeler mais la critique du travail qu’il propose à cette époque accompagne les premières années de l’application du marxisme-léninisme en URSS, et de façon prudente voire incomplète dans ses lignes.

L’interrogation sur laquelle il démarre est la suivante : pourquoi les hommes ont-ils été nourris de tout temps dans l’étable de la valeur travail afin de se prémunir de « la paresse, mère de tous les vices » ? Lui, propose de rebattre les cartes autrement : « le travail doit être maudit, comme l’enseignent les légendes sur le paradis, tandis que la paresse doit être le but essentiel de l’homme. » Il tente alors, de façon plus ou moins heureuse, une mise en parallèle des systèmes capitaliste et socialiste unis dans une vocation commune selon des moyens différents pour « parvenir à la seule vérité de l’état humain, la paresse. » ; le socialisme se chargeant de l’humanité tandis que le capitalisme privilégierait l’individu pour aboutir à cet eldorado paresseux enfoui « au plus profond de l’inconscient ».

Dieu descend alors de son nuage pour prêter main forte à cette démonstration de l’artiste qui philosophe : « L’homme, le peuple, l’humanité entière se fixent toujours un but et ce but est toujours dans le futur : un de ces objectifs est la perfection, c’est-à-dire Dieu. » Mettons de côté la lapalissade contenue dans cette phrase, s’ensuivent quelques mots mis bout à bout pour retracer les six jours de la création de l’univers racontés dans la Bible et précédant au septième consacré au repos. Ce Dieu invoqué, qui fit notre monde à coups de « Que cela soit » devient pour lui l’incarnation parfaite de la paresse, contemplatif depuis son trône de sa propre sagesse. Des métaphores faisant appel au même champ lui permettent enfin de convoquer l’être humain, cette « petite copie de la divinité » et qui tendrait vers elle pour renouer avec son destin paresseux…

Le passage situé au milieu du récit, confrontant travail laborieux et travail créatif et qui s’intéresse à une forme bien particulière de la paresse dans nos sociétés contemporaines appelée le « repos », aurait sans doute mériter un plus long développement, quitte à laisser de côté les origines divines de cette paresse. Sur ces quatre ou cinq pages, Malevitch affirme le caractère secondaire du travail dans la nature de l’homme qui doit sans cesse accéder à davantage de science et de connaissance pour atteindre la « perfection humaine ». C’est cela le but qui lui a été imparti dans sa vie et s’il veut l’atteindre, il est indispensable de réduire son temps de travail et de renoncer aux « divertissements » qui lui sont proposés pour oublier sa condition servile. Mais finalement, que le texte de l’artiste russe soit lacunaire ou non, la question se pose t-elle encore de révéler « la vérité effective » à un homme qui s’éreinte sept heures par jour si celui-ci accède ensuite à sa propre perfection humaine en allumant D8, source de connaissance et de science construite à sa propre image.

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