Bartleby ou la désobéissance passive

par lundioumardi

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Au cours des semaines à venir, Lundioumardi propose de rendre compte d’une série de textes qui, tous à leur façon, ont opposé une résistance au travail tel qu’il se conjugue dans nos sociétés capitalistes depuis le XIXe siècle. Puissante matrice qui organise le cheptel des individus modernes, le travail pose aujourd’hui ce simple et curieux paradoxe que jamais il n’a été autant question d’ordonner sa vie, de la réussir ou de la gagner, dans l’exercice de son emploi, tout en assistant à la déshumanisation effrénée de l’homme et de sa capacité à influer sur les modes opératoires auxquels il est désormais parfaitement assujetti. La promesse qui a été faite du salut par le travail capitaliste ne se révèlerait-elle pas trop fallacieuse ? Et si oui, vers quoi l’oiseau peut-il désormais tourner son bec avant de s’envoler pour un autre arbre, plus solide cette fois et qui ne menace pas de s’abattre à chaque coup de vent. C’est ce que les textes présentés tenteront de mettre en perspective : des branches où il est possible d’aller se reposer un temps.

Et pour inaugurer ce cycle, la lecture de Bartleby s’est presque imposée comme une évidence[1] ; qui n’a pas autant contrarié le travail et ses supporters que le héros de Herman Melville dans ce court récit ? La question a été au cœur des réflexions de nombreux philosophes et écrivains, de Gilles Deleuze à Maurice Blanchot en passant par Jacques Derrida, Giorgio Agamben et bien d’autres qui, tous, ont été profondément marqués par cette fable si caractéristique de l’esprit du temps[2].

Lorsqu’il publie cette nouvelle intitulée Bartleby, The Scrivener – A Story of Wall Street (1853), sous la forme d’un feuilleton dans le Putman’s Monthly Magazine, l’auteur de Moby Dick est âgé de 34 ans et vit sur les maigres revenus qu’il lui reste de ses précédents récits de voyage. Son entourage et les éditeurs qu’il fréquente alors l’encouragent à se tourner vers des textes plus courts, à l’instar de Bartleby dont le succès est immédiat. L’histoire est celle d’un copiste travaillant pour le compte d’un homme de loi – qui est aussi le narrateur – au sein d’une étude new-yorkaise, composée de deux autres scribes et d’un jeune grouillot. Lors de ses premières semaines, fondu dans l’atmosphère des bureaux de Wall Street, Bartleby est l’incarnation parfaite du bon petit soldat, copiant inlassablement ses lignes arides du matin au soir sans jamais s’arrêter, donnant ainsi la plus grande satisfaction à son employeur. Seulement un jour, alors qu’il est appelé à collationner un texte, il rétorque avec nonchalance : « je préfèrerais ne pas »[3] sans ajouter un mot supplémentaire, laissant un patron pantois :

« Je le regardai fixement. Son visage était émacié ; dans son œil gris régnait une vague placidité. Aucune ombre d’agitation n’en troublait la surface. Y aurait-il eu dans ses manières la moindre trace de malaise, de colère, d’impatience ou d’impertinence, en d’autres termes, y aurait-il eu quoi que ce soit d’ordinairement humain, je l’aurais, sans doute aucun, chassé avec violence de mes bureaux. Mais, en l’occurrence, c’est plutôt le pâle buste de Cicéron en plâtre de Paris que j’aurais songé à jeter par la porte. »

La désobéissance avait trouvé sa formule et ne cesserait alors de se répéter. Elle était simple et efficace, parfois lapidaire et toujours conçue à partir du même verbe « préférer », employé dans une construction particulière de la forme négative et, surtout, conjugué au conditionnel. Figé devant sa fenêtre donnant sur un mur, nourri de quelques biscuits au gingembre et sans relations humaines, Bartleby impose ses choix avec distance, y compris celui de décliner le renvoi auquel son patron l’invite avant finalement de se résoudre à devoir déménager son étude pour fuir l’indéboulonnable employé. Son irrévérence commence même à agir à la façon d’un sortilège auprès du clerc et de ses scribes qui tous se mettent eux aussi à « préférer » dans toutes leurs phrases. La police aura finalement raison de lui, emprisonné selon un statut « privilégié » pour vagabondage, Bartleby se laisse finalement mourir d’inanition avec pour seule explication un hypothétique passé obscur au département des Lettres de Rebut de Washington dont il fut chassé.

De ce destin funeste, Melville conclut « Ah, Bartleby ! Ah, humanité ! » pour élever son héros devenu prophète loin au-dessus de la cécité des hommes. Mais ce qui importe davantage encore c’est l’immobilité convertie en arme pour ne pas se soumettre, ne pas s’enthousiasmer devant le spectacle de la société industrielle et financière que l’auteur voit littéralement exploser sous ses yeux en 1850. En « préférant ne pas » Bartleby se dresse contre le courant général enclin à la célébration des progrès en cours, il refuse de plier devant l’ordre de la productivité et le diktat des monopoles financiers. Patiemment mais avec détermination, dans sa radicalité au conditionnel, il renvoie au fond de son trou tout ce qui deviendra des décennies plus tard les expressions les plus violentes du capitalisme – tel un « nouveau Christ » selon l’expression de Deleuze ou comme un « sacrificateur » sous la plume de Derrida.

[1] MELVILLE Herman, Bartleby, Paris, éd. Allia, 2015.

[2] Voir notamment : DELEUZE Gilles, Critique et clinique, Paris, éd. Minuit, 1993. BLANCHOT Maurice, L’écriture du désastre, Paris, éd. Gallimard, 1980. DERRIDA Jacques, Donner la mort, Paris, éd. Galilée, 1999. AGAMBEN Giorgio, Bartleby ou la création, Paris, éd. Circé, 1995.

[3] L’expression originale « I would prefer not to » a animé de nombreux débats quant à sa traduction et des différences notables selon les traducteurs, de Michèle Causse à Pierre Leyris et Philippe Jaworski ou plus récemment celle de Jean-Yves Lacroix que nous retenons ici.

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