Une vie à deux

par lundioumardi

Lundioumardiwoolf

« On ne pourrait pas aujourd’hui parler de Virginia Woolf si Leonard n’avait pas existé. Car elle n’aurait pas vécu assez longtemps pour écrire ses chefs-d’œuvre. » Voici la conclusion à laquelle arrive Cecil Woolf – le neveu du couple – dans la postface qu’il signe pour la récente traduction des extraits du journal de Leonard Woolf aux éditions des Belles Lettres[1]. La relation singulière qui unissait ces deux grandes figures intellectuelles du XXe siècle a été maintes fois commentée, de façon plus ou moins pertinente : si la biographie d’Hermione Lee reste un ouvrage scientifique de référence, bien hasardeuse se révèle être l’interprétation du couple Woolf par l’essayiste Viviane Forrester qui se livre à une analyse tout à fait personnelle et étriquée de la romancière à partir de sa sexualité[2].

Que ce soit dans le récit des témoignages de l’époque ou dans les études plus contemporaines, il a semblé comme nécessaire d’opposer deux points de vue quant à l’influence de Leonard dans la vie de son épouse : pour les uns, il était la figure tutélaire d’un mari jaloux du talent de sa femme qui n’aurait jamais cesser de l’emprisonner dans l’austérité d’un ménage vivant en autarcie ; pour les autres, Leonard fut le mari-médecin totalement dévoué aux fragilités mentales de sa femme, renonçant à sa propre carrière pour accompagner celle de la romancière et afin de prévenir ses déséquilibres. Pourtant, la lecture des journaux respectifs de Virginia et Leonard appelle à un jugement nettement plus nuancé. Si la fantasque Virginia ne manque pas de s’irriter à plusieurs reprises de l’inflexibilité de son mari et des précautions qu’il prend sur leur quotidien, ce n’est rien en comparaison des pages dans lesquelles elle décrit son infinie reconnaissance à l’égard de celui qui partagea sa vie. La lettre qu’elle lui a laissée juste avant de se jeter dans la rivière Ouse reste d’une totale limpidité :

« Tu m’as donné le plus grand bonheur possible. Tu as été vraiment tout pour moi, dans tous les domaines. Je ne pense pas que deux personnes aient pu être plus heureuses jusqu’à ce qu’arrive cette terrible maladie. »

La « terrible maladie » est bien entendu au centre des pages écrites par Leonard dans son autobiographie. Trois fois Virginia Woolf a tenté de se suicider avant d’y parvenir en 1941. Des gestes désespérés, échelonnés par de longues crises d’une violence incroyable à l’égard du corps médical, un refus total de s’alimenter et des scènes de délire qui accompagnent généralement le comportement des maniaco-dépressifs. Ainsi pouvait-elle entendre des oiseaux chanter en grec sous sa fenêtre ou entamer une discussion avec sa mère morte depuis des années. Comme le rappelle justement Leonard, la médecine neurologique de l’époque appréhendait les troubles mentaux sous le terme générique de « neurasthénie », très insuffisant pour rendre compte et soigner la diversité des pathologies. Mais si la maladie a beaucoup organisé cette vie commune, elle reste pour lui indissociable du talent – du « génie » créatif – de l’auteur :

« En fait, elle est la seule personne que j’ai connue intimement et dont je peux dire qu’elle méritait l’appellation de génie. C’est un mot fort qui signifie que le fonctionnement de l’esprit de ces personnes est fondamentalement différent de celui des personnes ordinaires ou normales – et même extraordinaires. […] La créativité, l’inventivité qu’on trouve dans ses romans, sa capacité à décoller au-dessus du niveau d’une conversation ordinaire, les hallucinations, tout cela provenait du même endroit dans son cerveau. »

Ces propos pourraient résumer ceux d’un homme aveuglément amoureux mais ce serait méconnaître le personnage. Et c’est en effet l’autre force de cette publication de rappeler que Leonard Woolf ne peut être cantonné au talent littéraire de sa compagne. S’il a occupé un rôle de premier ordre dans le mouvement d’avant-garde de Bloomsbury, Leonard Woolf, juif athée, laissa derrière lui une œuvre composée de romans mais surtout d’un grand nombre d’essais à caractère politique et anticolonialiste. Il joua également un rôle important au sein du parti travailliste en tant que secrétaire et prépara activement la rédaction du texte fondateur de la Société des Nations. Ce parcours politique, synthétisé dans les extraits sélectionnés, complète l’histoire de la Hogarth Press, la maison d’édition fondée par le couple Woolf. On apprend qu’en achetant une presse qui trouva sa première assise sur la table à manger au milieu du salon, Leonard souhaitait offrir à Virginia un dérivatif manuel. De ce dérivatif est née une importante production littéraire, allant des ouvrages de T. S. Eliot ou de Katherine Mansfield à la première traduction anglaise des œuvres complètes de Freud. Une complicité intellectuelle et amoureuse dans cette première moitié du XXe siècle européen qui fut si meurtrière mais aussi foisonnante dans le domaine des idées, racontée dans le souvenir de ces deux « âmes infusées » dont la lecture ne manque pas de redéfinir constamment les hauteurs de l’exigence.

[1] WOOLF Leonard, Ma vie avec Virginia, Paris, éd. Les Belles Lettres, 2016. Le livre est une sélection d’extraits, par Micha Venaille qui en est également le traducteur, de l’autobiographie en cinq volumes de Leonard Woolf, Sowing, Growing, Beginning Again, Downhill All the Way, The Journey, not the Arrival Matters, Hogarth Press.

[2] LEE Hermione, Virginia Woolf ou l’aventure intérieure, trad. Laurent Bury, Paris, éd. Autrement, 2000. FORRESTER Viviane, Virginia Woolf, Paris, éd. Albin Michel, 2009.

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