Fumer à l’épreuve de la neutralité

par lundioumardi

Lundioumardi

« Fumer nuit gravement à votre santé et à celle de votre entourage », « Fumer provoque la cécité », « Fumer réduit la fertilité des spermatozoïdes », etc. Bref, fumer “c’est pas bien” et nombreux sont ceux à le répéter sans cesse, avec un arsenal de mesures dont les résultats ne manquent pas de signifier leur inconsistance et leur hypocrisie : en plus des hausses successives, rappelons la loi Évin de 1991 ou celle de 2007 interdisant de fumer dans l’ensemble des lieux fermés publics. Non moins redoutable, ce regard noir chargé de bonne morale qui vous dévisage lorsque vous avez le malheur d’en griller une un peu trop près à l’ombre d’une terrasse ou à côté d’un abri bus. Si la pression est forte, les compteurs s’en moquent : entre 2005 et 2010, le nombre de fumeurs en France a augmenté, atteignant les 30 % de la population.

Ces chiffres sont cités par Catherine Vincent dans un article paru dans le supplément « Idées » du Monde de samedi dernier et qui s’intitule : « Bourreaux de tabac »[1]. La journaliste s’interroge ainsi sur les effets escomptés par la mise en vente du paquet neutre à compter du 20 mai prochain, à l’initiative du ministère de la Santé, pour réduire le tabagisme. Concrètement, il s’agit de « neutraliser » le marketing à partir d’un paquet vidé de son logo, sur lequel apparaîtra la marque en petits caractères et largement recouvert par les avertissements sanitaires (deux tiers du paquet) et les désormais habituelles images chocs au recto et au verso. Deuxième pays à le mettre en place derrière l’Australie, la France compte ainsi s’ériger en modèle de la protection de ses citoyens. Un paradoxe que interpelle la journaliste de la façon suivante : « Cette diabolisation du tabac est-elle pertinente dans une société prônant la liberté et la responsabilité individuelles, où fumer relève du choix personnel ? »

Une question maintes fois abordée, notamment à partir de l’opposition factice entre le lobby du tabac et les autorités sanitaires qui, in fine, n’oublient jamais de se remplir les poches sur le dos du vilain mais lucratif fumeur. Mais c’est l’usage et l’atteinte des libertés qui intéressent davantage Catherine Vincent dans son article. Elle cite alors les travaux d’Alice Soriano[2], consacrés à l’imagerie cérébrale et d’après lesquels le cortex d’un fumeur distinguerait les images connotant son quotidien (terrasses, café, etc.) de celles qui annoncent le pire (tumeur de la gorge, poumons carbonisés, etc.) Des réactions cérébrales qui « s’allument à l’écran », faisant office de parole d’Évangiles ! Seulement voilà, est-ce parce que ces deux régions du cerveau – respectivement appelées l’hippocampe (associée à la mémoire) et l’amygdale (traduisant les réactions de peur) – se manifestent, que tous les fumeurs amorceront le sevrage espéré ?

« Les données de la science confirment ainsi qu’on n’utilise pas son paquet de cigarettes avec le même plaisir lorsque nous sautent à la figure des photos violentes, évoquant la maladie et la mort. Est-il légitime d’agresser les fumeurs de la sorte, fût-ce pour leur “bien” ? » De façon inattendue, l’enquête renvoie alors au philosophe allemand Martin Heidegger pour qui « l’expérience de l’angoisse face à la mort constitue le fondement de la liberté : ceux qui veulent s’offrir ce plaisir autodestructeur – dans les lieux qui les autorisent encore – n’ont-ils pas le droit de sortir tranquillement leur paquet sans être dérangés par des images morbides ? »

La suite du propos continue de confronter les arguments pour ou contre, tout en laissant présager la victoire à venir d’un politiquement correct malheureusement toujours plus intrusif et efficace pour être le gardien de la bonne morale. Karine Gallopel-Morvan, professeure en marketing social (eh oui… ça existe !) et interrogée par Catherine Vincent, apparaît ici comme le parfait exemple de la résurrection des héros du roman de chevalerie : sous couvert de vouloir protéger les « populations précaires » qui seraient les plus exposées non pas au tabac en lui-même mais à la dépendance qui s’ensuit, elle s’insurge que l’on puisse privilégier la peste au choléra : « Dès lors, qu’est-ce qui est le plus choquant ? Montrer des images dérangeantes ou cacher la réalité du danger du tabac dans un packaging trop “soft” ? » nous dit-elle. Comprenons qu’incapable de se suffire à lui-même, l’État a recours à cet usage poussif du marketing pour contrôler les libertés individuelles puisque désormais en droit d’établir ce qui est choquant de ce qui ne l’est pas. Que les nostalgiques des sociétés religieuses se rassurent : ce bourreau de l’esprit appelé « culpabilité » reste un mode opératoire de premier choix pour gouverner les masses.

[1] VINCENT Catherine, « Bourreaux de tabac », Le Monde (supplément Idées), n° 22186, 14 mai 2016, pp. 1-2.

[2] Alice Soriano a dirigé une étude – en partenariat avec l’université d’Aix-Marseille, la Ligue nationale contre le cancer et l’institut Mediamento, spécialiste de la mémorisation publicitaire – consacrée aux répercussions des images auprès des fumeurs.

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