En promenade avec Rousseau

par lundioumardi

RousseauLundioumardi

« Les Champs-Élysées seront réservés un dimanche par mois aux piétons » avait annoncé Anne Hidalgo en janvier dernier et c’était hier que les premiers promeneurs ont pu déambuler le long… des vitrines des magasins de vêtements. Avec un soleil à son zénith et le Celsius en ébullition, le choix était cornélien pour la balade dominicale dans Paris : c’était Nuit Debout ou les Champs ! Les deux pour les plus téméraires. Et puis il y a ceux pour qui la promenade ne saurait être une invitation législative ou, pire encore, une curiosité citoyenne ; ceux pour qui la promenade relève avant tout d’une « extase », telle que la définissait Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) dans Les rêveries du promeneur solitaire :

« […] un état où l’âme trouve une assiette assez solide pour s’y reposer tout entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d’enjamber sur l’avenir ; [ …] tant que cet état dure celui qui s’y trouve peut s’appeler heureux, non d’un bonheur imparfait, pauvre et relatif, tel que celui qu’on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d’un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l’âme aucun vide qu’elle sente le besoin de remplir. »[1]

Il n’est jamais aisé d’aborder un texte de Rousseau. La simplicité illusoire de son style fait trop souvent oublier à son lecteur qu’il est au carrefour d’une philosophie – y compris dans l’œuvre romanesque – où s’entremêlent la morale, l’éthique, les forces sociales, la philosophie politique, la religion ou encore l’esthétique, avec une force déconcertante. Mais Les rêveries occupent une place à part. Ultime ouvrage interrompu onze semaines avant la mort de son auteur – de manière à présenter ce qu’il appelait lui-même « un appendice de mes Confessions » – le texte ne parut que quatre ans plus tard, en 1782. Le manuscrit, conservé en Suisse à la bibliothèque de Neuchâtel, s’articule autour de deux carnets : le premier figurant la version corrigée des sept premières promenades, le second étant le brouillon des trois dernières, dont la dixième restée inachevée. L’ensemble fut ainsi remanié, notamment en raison des ratures qui posent un certain nombre de doutes, selon les différentes éditions.

Dix promenades, suivant un ordre plus ou moins chronologique, où le philosophe contemplateur raconte sa volonté d’en découdre une bonne fois pour toutes avec la société des hommes et le mal qu’elle lui a fait. Les attaques ayant suivi la publication de L’Émile (1762) l’avaient déjà obligé à fuir une première fois en Suisse, son pays natal. Celles des Confessions (commencées en 66) et des Dialogues (1772-75) exacerbent cette fois sa paranoïa d’un complot instigué par ses détracteurs, Grimm et Voltaire en chefs de file. Si la première promenade exprime le besoin intrinsèque d’un homme à l’hiver de sa vie de répondre à la question « que suis-je moi-même ? », c’est bien l’accident narré dans la deuxième promenade, d’un chien qui aurait été volontairement lâché contre lui sur les hauteurs de Ménilmontant, qui le révèle définitivement à son exil sur l’Île Saint-Pierre (Suisse). Non pas pour continuer à se défendre contre les reproches, les jugements et les menaces engendrés par une œuvre littéraire qui bouscule la société mais pour aller à la rencontre de lui-même, libre des autres et de leurs diatribes.

Comme dans de nombreux autres textes, Rousseau fait l’éloge de la Nature et des bienfaits qu’elle procure à l’homme. La septième promenade demeure encore aujourd’hui un texte que tout botaniste en herbe pourrait lire avec une affinité complice, tant l’auteur fait de cette discipline un modèle de vertu et une ode en faveur des plantes et des éléments naturels (l’eau principalement). Dans la narration du souvenir, son écriture s’émerveille des rêveries qui s’offraient à lui à ce moment et qu’il livre dans la plus délicate symphonie des sensations obtenues :

« Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l’île et j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l’agitation de l’eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m’en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. » (Cinquième promenade)

Homme complexe, Rousseau revient également sur son amour pour Madame de Warens, dont la formation fut comme une balade qu’il débuta très jeune sans jamais l’achever. Et s’il concédait dans les pages précédentes avoir su garder son amitié pour les enfants et les hommes du peuple (Neuvième promenade), c’est bien dans ce qu’il nomme « l’abstention » de ses semblables qu’il semble avoir pu enfin embrasser la liberté qu’il souhaitait :

« Je n’ai jamais cru que la liberté de l’homme consistât à faire ce qu’il veut, mais bien à ne jamais faire ce qu’il ne veut pas […]. Car pour eux (ses contemporains), actifs, remuants, ambitieux, détestant la liberté dans les autres et n’en voulant point pour eux-mêmes, pourvu qu’ils fassent quelque fois leur volonté, ou plutôt qu’ils dominent celle d’autrui, ils se gênent toute leur vie à faire ce qui leur répugne et n’omettent rien de servile pour commander. Leur tort n’a donc pas été de m’écarter de la société comme un membre inutile, mais de m’en proscrire comme un membre pernicieux » (Sixième promenade)

[1] ROUSSEAU Jean-Jacques, Les rêveries du promeneur solitaire, 1782. Ici et pour les autres citations : éd. Gallimard, 1972.

 

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