Transmission, disruption et 400 mots avant de cogner

par lundioumardi

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                         Michel-Ange, La Création d’Adam, 1508 – 1512

Dans son dernier numéro, l’hebdomadaire Télérama s’interroge sur la transmission des savoirs, à partir d’un dossier intitulé « Peut-on encore transmettre ? », composé d’articles et d’interviews qui analysent le basculement « d’un monde de la transmission verticale du savoir, fondé sur l’héritage et l’apprentissage, à une société de la vitesse, du plaisir et de l’expansion infinie des expériences culturelles et sensorielles “partagées” »[1]. Une grande mutation, écrit le journaliste Vincent Rémy dans son introduction, qui ne cesse de court-circuiter l’ensemble des systèmes sociaux sans pour autant réduire des inégalités criantes devant le savoir.

Une interview du philosophe Bernard Stiegler ouvre le dossier à partir de la « disruption », un mécanisme qui « transforme les processus d’innovation industrielle à une telle vitesse que les systèmes sociaux – famille, éducation, droit, savoir, langage… sont court-circuités. Cette disruption produit alors des vides – juridique, politique, économique »[2]. Stiegler pointe du doigt la destruction, par le capitalisme de consommation, de l’ensemble des circuits de transmission, dont l’aboutissement génère des individus « informés » par les réseaux sociaux mais victimes du désapprentissage, sans savoir ni savoir-vivre ni savoir-faire ; autrement qualifiés sous sa plume comme étant des « barbares ». Premier responsable dans sa ligne de mire : Google. « Le capitalisme linguistique de Google fait diminuer la diversité sémantique, la compétence orthographique, et standardise les langages du monde entier. Cinq cents langues différentes sont en train d’être standardisées. » Le philosophe appelle alors à une économie de la contribution, indispensable pour valoriser les savoirs et redistribuer ce qu’il nomme du « savoir d’achat », en opposition au gouvernement du pouvoir d’achat.

Dans un registre différent, Vincent Rémy a recueilli les propos de Raymond Depardon après la réalisation de son film Les Habitants (2016). Avec sa caravane, le cinéaste a parcouru la France des petites et moyennes villes pour recomposer un paysage populaire, fragilisé par l’absence de transmission mais qui n’a pas encore rompu totalement avec le lien social. Depardon dénonce un système médiatique qui ne rend pas compte des réalités de la province, où les conversations sont absorbées par la sphère de l’intime et ne réfèrent jamais à la défiance du politique ou à la vie culturelle. Ayant fait le choix de privilégier le centre des villes qu’il a visitées, il observe des vies marquées par le quotidien dans les centres commerciaux et régies par l’obsession des marques, au gré de conversations où l’absence de travail devient fatalité et le rôle de l’école relégué au second plan. Initialement intitulé Façons de parler, le film évoque également la disparition des accents régionaux et « la déperdition du langage. Tac, tac, phrases courtes, pas terminées, on parle comme ça. »

S’ensuit l’article d’Olivier Tesquet qui se livre à sa propre introspection de consommateur des réseaux sociaux : « Dans cette symphonie d’alertes, de notifications sonores et de fenêtres surgissantes, je survole souvent, je clique (frénétiquement), je lis (parfois), je digère (quand j’ai le temps). Mais j’expectore difficilement. C’est le paradoxe de mon existence hyperconnectée : que puis-je transmettre dans un monde où règne l’injonction permanente au partage ? » Des questions qui convergent vers l’idée du partage de ce que l’auteur nomme lui-même un « capital culturel commun », sans évoquer malheureusement l’hypothèse qu’il ne soit pas commun à tous et que ses contenus sont aussi un redoutable système d’aliénation.

Pour conclure, le linguiste Louis-Jean Calvet s’inquiète du « fossé qui se creuse entre ceux qui jonglent avec les langues et ceux qui n’en maîtrisent aucune. » L’auteur de La Méditerranée, mer de nos langues[3], décrit la marchandisation des langues dans le système d’attribution des bourses, un marché qui hiérarchise la valeur d’une langue sur une autre mais aussi la valeur ajoutée accordée à certaines pratiques de langage. Bien plus encore, il interroge la langue comme étant un vecteur d’intégration sociale, confronté aux « langues citadelles, qui peuvent encore être renforcées par des éléments vestimentaires, musicaux, gestuels parfois stigmatisés. » La maîtrise du langage devient pour lui indissociable du vivre-ensemble : « Quand on n’a que quatre cents mots pour argumenter, on bascule vite dans la violence physique ou verbale, on cogne, on injurie. »

Sans rien apporter de nouveau à la réflexion, ce dossier réaffirme cependant les enjeux autour d’un savoir qui ne parvient plus à se transmettre naturellement et dont l’école n’est pas seule responsable quand les rouages d’une société privilégient la fluidité d’une information devenue obsessionnelle, au détriment de la connaissance et de ses usages, dont la maîtrise de la langue semble la première victime. Mais terminons sur l’anecdote des réflexions d’une jeune fille de 14 ans qui me demandait récemment, après avoir lu la lettre de Madame de Sévigné relatant la mort de Vatel : « Mais pourquoi elle a pas envoyé un texto ? » Sur ce …

[1] « Peut-on encore transmettre ? », Télérama, n° 3459 – 27 avril 2016, pp. 20-30.

[2] Voir aussi : STIEGLER Bernard, Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou ?, éd. Les liens qui libèrent, 2016.

[3] CALVET Louis-Jean, La Méditerranée, mer de nos langues, éd. CNRS, 2016.

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