Le cosmopolitisme par un observateur passionné

par lundioumardi

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Pour présenter l’auteur du livre de cette semaine, une option possible est le recours à la définition qu’il donne lui-même de l’ « observateur passionné » évoqué par Baudelaire dans « Le peintre de la vie moderne » (1863), « qui construit un monde d’idées à partir des évocations que suscite un objet, fournit la clef d’explication de la grâce par laquelle le critique réussit à se transformer lui-même au point de comprendre les lois d’organisation d’un objet inconnu. » Passionné, Olivier Remaud l’est sans aucun doute, mais son dernier ouvrage est surtout le résultat d’une longue réflexion sur la figure du cosmopolite, ce « naufragé » qui se prononce pour le dialogue entre les cultures[1].

Reprenant les nombreuses définitions et analyses qui ont fait la souche du cosmopolitisme en tant que concept ou idée à travers les siècles, le philosophe s’interroge sur cet « original » qu’est le citoyen du monde en tant qu’objet de désignations sociales mais également afin de mesurer le regard critique que celui-ci applique en retour à sa propre société. Une analyse réflexive novatrice et subtile qui permet d’appréhender une orientation singulière dans une époque instable. Méthodique, Olivier Remaud a fait le choix de cerner son sujet à partir des trois épisodes qui constitueraient la formation du cosmopolite, respectivement intitulés : « Solitudes », « Métamorphoses » et « Orientations ».

Les épisodes d’une transformation intérieure mûrie par des expériences : le mouvement, la part de l’étranger, la mise à l’écart du monde commun, le processus de familiarité avec d’autres cultures, la formation et la recherche d’accomplissement, la sensibilité à des codes nouveaux, les indispensables masques qu’il faut revêtir pour rebattre les cartes de la confiance ou encore « l’hygiène du franc-parler » et « l’éloge de la curiosité ». Le récit du parcours initiatique d’individus confrontés aux « situations-frontières » – selon l’expression forgée par Karl Jaspers et ensuite reprise par Hannah Arendt – « pour désigner la condition de l’être humain sans cesse obligé de tenir compte d’un passé qu’il n’a pas vécu et d’un futur qu’il ne vivra pas ».

La dernière partie du livre, la plus révélatrice une fois qu’il est possible d’identifier plus nettement la figure du cosmopolite qui ne « professe pas l’Humanité » mais l’ « exerce », permet à Olivier Remaud de poser avec la plus grande clarté la question de « Qu’est-ce qu’une époque ? » et de décomposer les difficultés de ses usages, telles que ceux entre le présent et l’actualité, le progrès et, de façon bien plus forte encore, à partir des enjeux liés à « La crise du langage ordinaire ». Sans jamais être idéologue ni démagogue, il lève à sa façon le voile, non pas sur une vision du monde, mais sur « un monde étrange » parmi d’autres et à partir d’un regard bien précis qu’est celui du cosmopolite. Outre la solidité du bagage philosophique qu’il expose, riche d’un corpus de textes minutieusement choisi, les multiples renvois à des textes plus littéraires constituent une sorte de fil rouge pour la lecture.

En effet, l’auteur précise lui-même dans son prologue que « Le romancier est un compagnon précieux dans cette enquête » et invite donc son lecteur à voyager auprès d’incontournables classiques qui donnent au texte une saveur toute particulière, allant de Musil à Rousseau en passant par Epictète, Melville, Baudelaire, Balzac, Defoe ou Fitzgerald pour ne citer qu’eux. Un recours qui participe à la promesse faite en quatrième de couverture de ne pas faire du cosmopolitisme une « doctrine abstraite » et de ressentir au plus près – à défaut de ne pouvoir y répondre totalement – cette interrogation de « Comment vivre avec soi-même et les autres quand les temps deviennent étranges ? »

[1] REMAUD Olivier, Un monde étrange. Pour une autre approche du cosmopolitisme, Paris, éd. Puf, 2015, 412 p. Olivier Remaud est maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales. Il a notamment publié Les archives de l’humanité. Essai sur la philosophie de Vico, Paris, éd. Seuil, 2004.

 

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