L’amour sur Tinder et la génétique par Crispr

par lundioumardi

CrisprLundioumardi

Peut-on encore aujourd’hui faire l’économie de toutes ces rimes en « –eur » qui régissent chaque jour un peu plus le fonctionnement de l’homme, de ses sentiments, la manière dont il échange et l’avenir de son espèce ? Pas si simple et un récent article du supplément week-end des Échos, intitulé « Crispr – La découverte qui met la génétique en ébullition »[1], interroge une fois encore cette quête absolue du Progrès qui relègue la question de l’éthique au second plan.

Comme l’introduit Yann Verdo, auteur de cet article, tous les ingrédients sont réunis pour un bon thriller scientifico-juridico-commercial : une découverte génétique révolutionnaire, des start-up qui veulent développer un marché aux intérêts financiers juteux, des agents de la « Big Pharma » qui mettent leur grain de sel et deux puissantes universités (Berkeley et le MIT) réclamant la paternité de la découverte et la propriété de son brevet. Mais un peu de vocabulaire d’abord ! Crispr – prononcez « crispeur » – est l’acronyme anglais pour Clustered regularly interspaced short palindromic repeats, éventuellement traduisible par « Courtes répétitions palindromiques groupées et régulièrement espacées ». À vos souhaits ! Il s’agit d’un mécanisme bactérien développé par un duo de chercheurs – Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna – pouvant « être détourné pour retoucher ou récrire le génome d’un organisme vivant. » Utilisé à bon escient, ce procédé devrait ainsi permettre de corriger nombreuses mutations responsables des maladies génétiques.

À l’heure actuelle, Crispr reste une sorte de gâteau pour lequel chacun réclame sa part. Récompensées pour leurs travaux en 2015 par la Breakthrough Prize Foundation, Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna sont à deux doigts de se faire damer le pion par Feng Zhang, autre docteur Frankenstein mais du MIT cette fois, qui réclame l’antériorité de la découverte et sa paternité. Pendant ce temps, des biotechs américaines comme eGenesis ou Revivicor jouent à introduire des gènes humains dans des fœtus de cochons afin de développer des poumons transplantables à l’homme, d’autres sont parvenus à donner naissance à des vaches sans cornes et certains promettent de pouvoir éradiquer en deux ou trois ans une variété de moustiques vecteurs du paludisme, nous raconte l’article. Sans grand succès, des biologistes chinois ont enfin annoncé avoir utilisé Crispr en avril 2015 sur des embryons humains porteurs d’une grave maladie de sang.

Déclinant de façon plus précise et technique les nombreux enjeux liés à cette découverte, Yann Verdo conclut sur la « brûlante question éthique ». Si Emmanuelle Charpentier avance une technique insuffisante pour craindre les dérives à venir de Crispr, le chirurgien-urologue Laurent Alexandre est plus pessimiste : « La société est profondément transhumaniste. Les gens sont prêts à tout accepter pour moins vieillir, moins souffrir, moins mourir. […] Limiter l’eugénisme deviendra de plus en plus difficile. Aujourd’hui, 97 % des trisomiques sont avortés et cela ne choque personne. Dans une ou deux générations, les parents voudront que leur enfant naisse avec les bons variants génétiques de l’intelligence, ceux qui leur assureront un QI assez élevé pour résister à la déferlante de l’intelligence artificielle et trouver leur place dans la société de 2050. » Et moi, naïf, qui me demandais dimanche si toutes ces salades de maïs au poulet disposées dans des assiettes en carton sur les pelouses du parc Monceau contenaient OGM et autres antibiotiques … C’était sans compter que « –eur » rime aussi avec horreur.

[1] VERDO Yann, « Crispr – La découverte qui met la génétique en ébullition », Les Échos – week-end, n° 27, 15 et 16 avril 2016, pp. 33-37.

 

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