L’oisiveté en quelque 5 000 mots

par lundioumardi

Russelllundioumardi

Cette semaine Lundioumardi renoue avec l’un de ses thèmes de prédilection : la critique du travail, à partir d’un court texte consacré à l’oisiveté. Son auteur, Bertrand Russell (1872 – 1970), était un philosophe et mathématicien anglais réputé pour ses théories de logique moderne mais également pour ses positions contre la religion et ses développements séculiers, contre les usages militaires du nucléaire dans la droite ligne de ses engagements antimilitaires, et défenseur de ce que l’on pourrait nommer un certain anticonformisme, largement favorable à la liberté sexuelle qu’il pratiqua dans sa propre vie – c’est qu’en près d’un siècle d’existence, des guerres et des femmes, il en a connues ! Dès le premier paragraphe de son Éloge de l’oisiveté, cet écrivain prolixe confessait un des paradoxes qu’il observait dans son propre parcours :

« Ainsi que la plupart des gens de ma génération, j’ai été élevé selon le principe que l’oisiveté est mère de tous vices. Comme j’étais un enfant pétri de vertu, je croyais tout ce qu’on me disait, et je me suis ainsi doté d’une conscience qui m’a contraint à peiner au travail toute ma vie. Cependant, si mes actions ont toujours été soumises à ma conscience, mes idées, en revanche, ont subi une révolution. »[1]

Près de 50 ans après Le droit à la Paresse (1883) écrit par Paul Lafargue[2], Russell s’interrogeait sur l’idéologie travail en tant que système d’oppression imposé par les élites, elles-mêmes obsédées par le maintien de leurs privilèges oisifs sur le dos de la classe laborieuse. Après un bref rappel historique des progrès liés à l’industrialisation – complété par une critique de la révolution russe de 1917 – l’auteur distinguait deux types de travail : « le premier consiste à déplacer une certaine quantité de matière se trouvant à la surface de la terre, ou dans le sol même ; le second, à dire à quelqu’un d’autre de le faire. […] Le second type de travail peut s’étendre de façon illimitée : il y a non seulement ceux qui donnent des ordres, mais aussi ceux qui donnent des conseils sur le genre d’ordres à donner. » Au début des années 1930, Russell prévoyait donc déjà la figure du manager et autres déclinaisons de ces petits-chefs formés pour ordonner et non pas créer. Sans oublier les deux satellites pour assurer la pérennité dudit système : le politique et le propriétaire foncier.

Ces rapports de force qui organisent le travail deviennent pour l’auteur la pierre angulaire de tout ce qui ne fonctionne pas dans une société moderne où « la morale de l’État esclavagiste » est parvenue à faire accepter au plus grand nombre « […] une éthique selon laquelle il était de leur devoir de travailler dur, même si une partie de leur travail servait à entretenir d’autres individus dans l’oisiveté. » Une soumission à l’autorité à laquelle Russell oppose le mirage de la journée de 4 heures, avec un contrôle central de la production qui régulerait les inégalités, harmoniserait les rapports sociaux en signant la mort du « culte de l’efficacité » pour des individus libres d’occuper leur temps aux loisirs. L’occasion pour lui de dénoncer une consommation passive du temps libre, directement engendrée par la fatigue nerveuse et la lassitude du travailleur qui n’a plus la capacité suffisante pour enrichir la curiosité tant vantée par les oisifs du siècle des Lumières.

À refermer cet éloge, pas le moindre doute subsiste que l’avenir n’a pas écouté les consignes de Bertrand Russell. Plus que jamais, la notion de « devoir » reste le moyen employé par les « puissants pour amener les autres à consacrer leur vie aux intérêts de leurs maîtres plutôt qu’aux leurs. » Reprenant à son compte l’exemple d’Adam Smith de la production d’épingles et dénonçant les travers du régime soviétique ayant érigé le travail en dogme, Russell reste malgré tout très lacunaire dans le réveil des consciences entrepris dans son texte. Balayant le sujet de l’otium en quelque 5 000 mots, il est resté fidèle à sa méthode de vulgarisation des concepts pour être accessible au plus grand nombre : une lecture qui ne manque pas d’interpeller, d’interroger le rapport au temps, de rassurer les dépensiers compulsifs et de moquer les épargnants, mais dont il ne faudrait surtout pas se contenter quand on se démange de savoir si, lui-même, n’aurait pas écrit ce texte en 4 heures pour ensuite se livrer à sa propre oisiveté. Cela n’en est que plus délectable.

[1] RUSSELL Bertrand, Éloge de l’oisiveté, Paris, éd. Allia, 2015. Le texte parut pour la première fois en 1932 dans la Review of Reviews sous le titre original « In Praise of Idleness », repris dans un recueil d’essais éponyme, publié en 1935.

[2] Voir : « Bonjour Paresse ! », Lundioumardi, 3 mars 2015. https://lundioumardi.wordpress.com/2015/03/03/bonjour-paresse/

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