Zweig et le « Monde d’aujourd’hui »

par lundioumardi

LundioumardiZweig

En 1936, six ans avant de se suicider avec sa femme à Petrópolis au Brésil, Stefan Zweig (1881 – 1942) était en Angleterre et venait de répondre à une commande émise par Jean Schorer, pasteur à la cathédrale de Saint-Pierre à Genève. Il s’agissait de dresser le portrait de Sébastien Castellion (1515 – 1563), un humaniste érudit qui s’éleva contre la violence de Jean Calvin (1509 – 1564) et les fondements d’un système bâti sur le règne de la terreur. De ce travail de recherche documentaire sur le calvinisme et ses implications, Zweig aboutit à Conscience contre Violence, un texte (trop) souvent mis en perspective avec la montée du fascisme que l’auteur autrichien décrivit bien plus longuement dans Le Monde d’hier. Souvenir d’un Européen (1942), entamé en 1934 et envoyé à l’éditeur en 1942, juste avant de se donner la mort. Le parallèle entre ce que Zweig écrivit à propos des dérives sanguinaires du calvinisme et l’avènement nazi a maintes fois été fait – à tort ou à raison d’ailleurs – mais son propos reste surtout d’une monstrueuse intemporalité, contemporain à la violence du « Monde d’aujourd’hui » et dont l’introduction résonne froidement dans la perpétuation des crimes commis au nom d’un dieu ou d’une idéologie. Extrait[1] :

« Cet antagonisme entre la liberté et l’autorité, toutes les époques, tous les peuples, tous les penseurs l’ont connu. Car la liberté est impossible sans une certaine autorité, sous peine de dégénérer en chaos, pas plus que l’autorité n’est possible sans liberté à moins de devenir tyrannie. Il est incontestable qu’il existe au fond de la nature humaine une aspiration mystérieuse à la fusion dans la communauté. Éternellement persiste en nous la vieille illusion qu’on peut trouver un système religieux, national ou social qui, équitable pour chacun, dispenserait à jamais à l’humanité l’ordre et la paix. Le grand inquisiteur du roman de Dostoïevski ne nous a t-il pas montré avec une logique cruelle que la majorité des hommes redoutent en fait leur propre liberté ? Et il est bien vrai que, par lassitude devant l’effroyable multiplicité des problèmes, la complexité et les difficultés de la vie, la grande masse des hommes aspirent à une mécanisation du monde, à un ordre définitif, valable une fois pour toutes, qui leur éviterait tout travail de la pensée. C’est cette aspiration messianique vers un état des choses où disparaîtraient les problèmes brûlants de l’existence qui constitue le véritable ferment qui prépare la voie à tous les prophètes sociaux et religieux. Toujours, quand les idéaux d’une génération ont perdu leurs couleurs, leur feu, il suffit qu’un homme doué d’une certaine puissance de suggestion se lève et déclare péremptoirement qu’il a trouvé ou inventé la formule grâce à laquelle le monde pourra se sauver pour que des milliers et des milliers d’hommes lui apportent immédiatement leur confiance ; et il est de règle constante qu’une idéologie nouvelle – c’est sans doute en cela que réside son sens métaphysique – crée tout d’abord un idéalisme nouveau. Car celui qui apporte aux hommes une nouvelle illusion d’unité et de pureté commence par tirer d’eux les forces les plus sacrées : l’enthousiasme, l’esprit de sacrifice. Des millions d’individus sont prêts, comme par enchantement, à se laisser prendre, féconder, et même violenter, et plus ce rédempteur exige d’eux, plus ils sont prêts à lui accorder. Ce qui, hier encore, avait été leur bonheur suprême, la liberté, ils l’abandonnent par amour pour lui, pour se laisser conduire passivement ; le ruere in servitium de Tacite se vérifie une fois de plus : une véritable ivresse de solidarité les fait se précipiter dans la servitude et on les voit même vanter les verges avec lesquelles on les flagelle.

Il y a quelque chose d’exaltant malgré tout dans cette constatation que c’est toujours une idée, cette force la plus immatérielle qui soit sur terre, qui arrive à réaliser de tels miracles de suggestion, et l’on serait facilement amené à admirer et à glorifier ces grands séducteurs d’avoir réussi ainsi à transformer à l’aide de l’esprit la matière grossière. Malheureusement ces idéalistes et utopistes se démasquent presque toujours au lendemain de leur victoire comme les pires ennemis de l’intelligence. Car la puissance pousse à la toute-puissance, la victoire à l’abus de la victoire ; au lieu de se contenter d’avoir gagné à leur folie personnelle tant d’hommes prêts à vivre et même à mourir pour elle, ces conquistadors se laissent tous aller à la tentation de transformer la majorité en totalité et de vouloir aussi imposer leur dogme aux sans-parti. Ils n’ont pas assez de leurs courtisans, de leurs satellites, de leurs créatures, des éternels suiveurs de tout mouvement, ils voudraient encore que les hommes libres, les rares esprits indépendants se fissent leurs glorificateurs et leurs valets, et ils se mettent à dénoncer toute opinion divergente comme un crime d’État. Éternellement se vérifie cette malédiction de toutes les idéologies religieuses et politiques qu’elles dégénèrent en tyrannies dès qu’elles se transforment en dictature. Mais dès qu’un homme ne se fie plus à la force immanente de sa vérité et fait appel à la violence brutale, il déclare la guerre à la liberté humaine. Quelle que soit l’idée dont il s’agisse, à partir du moment où il recourt à la terreur pour uniformiser et réglementer d’autres convictions, elle n’est plus idéale mais brutalité. Même la plus pure vérité, quand on l’impose par la violence, devient un péché contre l’esprit. »

[1] ZWEIG Stefan, Conscience contre Violence, éd. Le Castor Astral, 2004.

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