Un bien-pensant pour ne pas penser !

par lundioumardi

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15 euros ! c’est la somme qu’il faut dépenser pour lire le dernier numéro de la Revue des deux mondes consacré au sujet : « Les bien-pensants – De Rousseau à la gauche ”morale” – L’histoire du camp du bien »[1]. En couverture, les noms des différents contributeurs, la photo d’un mouton au milieu de son troupeau et la citation de l’écrivain Georges Bernanos (1888 – 1948) : « L’intellectuel est si souvent un imbécile que nous devrions toujours le tenir pour tel jusqu’à ce qu’il nous ait prouvé le contraire. » Le pire semble toujours le plus certain et Bernanos le savait parfaitement, comme le rappelle Natacha Polony citant cette phrase des Grands Cimetières sous la lune : « L’optimisme m’est toujours apparu comme l’alibi sournois des égoïstes, soucieux de dissimuler leur chronique satisfaction d’eux-mêmes. Ils sont optimistes pour se dispenser d’avoir peur des hommes, de leur malheur. »

La journaliste est d’ailleurs la seule à prendre un peu de hauteur en revenant très brièvement sur l’apparition du terme « bien-pensant » et son emploi péjoratif au XIXe siècle pour dénoncer « une bourgeoisie traditionnelle confite dans sa morale et sa bonne conscience ». Curieusement, Natacha Polony incarne aujourd’hui cette bien-pensance vieille de deux siècles, ayant au moins le mérite de l’assumer afin de mieux interroger les effets du libéralisme à outrance et la quête effrénée du progrès. Laurent Joffrin assume quant à lui et clame son appartenance aux bien-pensants puisqu’ils sont les défenseurs de « valeurs universelles d’égalité et de justice pour juger des situations contemporaines. […] Car là est le cœur du débat. » Une posture qui explique sans doute la façon particulière qu’il a de vouloir comprendre le monde au gré d’actualités brûlantes et en dictant ses consignes de vote.

Philippe Val explique comment il a vu le monde basculer après une cuite avec des amis à Oran, Jean Clair revient sur son procès il y a une vingtaine d’années pour avoir entrepris d’écrire sur les trois couleurs du drapeau français, Richard Millet est finalement bien content d’avoir été remercié des éditions Gallimard pour recouvrer son autonomie contre « Une cabale de dévots » et Philippe de Villiers… non, je ne vais pas aller jusqu’à vous raconter ça. 15 euros donc, avec lesquels j’aurais pu m’acheter un livre de Bernanos ou de Unamuno ou des poèmes de Keats, voire lire La société du spectacle en buvant un coup sur une terrasse ensoleillée au lieu de cet autre spectacle. Mais l’amertume n’est pas dans un portefeuille allégé, elle est dans le sombre constat qu’avant de prétendre être bien-pensant ou de condamner ceux qui s’en réclament, le verbe « penser » traverse assurément de profonds abîmes.

[1] Revue des deux mondes, « Les bien-pensants – De Rousseau à la gauche ”morale” – L’histoire du camp du bien », Février-mars 2016.

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