Miguel de Unamuno, le privilège des convictions

par lundioumardi

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« Vous vaincrez mais vous ne convaincrez pas. Vous vaincrez parce que vous possédez une surabondance de force brutale, vous ne convaincrez pas parce que convaincre signifie persuader. Et pour persuader il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la raison et le droit dans votre combat. » Ainsi s’achève le discours prononcé par l’écrivain espagnol Miguel de Unamuno, le 12 octobre 1936 dans le grand amphithéâtre de l’université de Salamanque, lors de la cérémonie célébrant le ”Jour de la Race”[1], à une centaine de mètres du quartier général de Franco installé dans le palais épiscopal, en présence de phalangistes dressés au salut fasciste. Unamuno était alors recteur de l’université. Une fois son discours terminé, ce fut Dona Carmen – l’épouse de Franco – qui parvint à le faire sortir de la salle en le tenant à son bras, afin d’éviter son lynchage par les légionnaires. Révoqué du rectorat et assigné à résidence, il prononça ce jour-là sa dernière allocution publique et mourut peu de temps après, le 31 décembre 1936.

Né à Bilbao en 1864 dans un milieu petit-bourgeois, il fait partie de ces auteurs dont l’œuvre est indissociable du contexte auquel elle appartient. Unamuno figurait parmi les chefs de file de la « Génération 98 », un mouvement d’écrivains préoccupé à redéfinir l’identité de l’Espagne à la fin du XIXe siècle : par ce qui est nommé le « désastre de 98 », le pays était en effet amputé de ses dernières colonies (Cuba, Porto-Rico et les Philippines). L’économie nationale était en pleine déliquescence et le territoire ravagé par la succession des guerres civiles provoquée par le carlisme. La Génération 98 souhaitait alors poser les jalons d’une réflexion nouvelle sur l’avenir du pays et encourager son ouverture vers l’Europe. Difficile à saisir, Unamuno se présentait lui-même comme républicain et fédéraliste, attiré par la doctrine socialiste contre les formes avancées du capitalisme et le pouvoir de la monarchie[2]. Mais il était également un catholique contrarié, partagé entre une volonté romantique de croire en Dieu et les limites athéistes insufflées par sa raison. Ce conflit intérieur le plongea dans une crise spirituelle profonde en 1897 dont son Journal intime porte le témoignage.

Ces contradictions, qui sont aussi celles de l’Espagne, l’écrivain n’a pas manqué d’en faire le portrait caricaturé dans son deuxième roman, intitulé Amour et pédagogie (Amor y Pedagogia) paru en 1902. Son personnage, Don Avito Carrascal est un grand convaincu des principes de la sociologie positiviste, de plus en plus diffus dans le pays pour accompagner la sécularisation qui est en marche, avec une confrontation grandissante entre le cléricalisme et la pensée libérale. Don Avito décide alors de participer à la construction de « l’homme nouveau » dans l’expérience de son fils (Apolodoro), selon une éducation sévère et rigoureuse appelée à faire de lui le génie de demain, sauveur de l’humanité. Dès la grossesse de sa femme Marina, Avito se met donc à lire à l’embryon la biographie de Newton et contraint celle-ci à ne manger que des haricots pour prodiguer au bébé le phosphore indispensable à sa formation. Apolodoro venu au monde, son père tente par tous les moyens de l’éloigner des nombreuses pollutions intellectuelles et physiques susceptibles de le détourner de son destin, malgré les tentatives de Marina – caricature de l’atavisme populaire – pour entretenir chez son fils la foi catholique. Soumis à un strict régime de toutes les nourritures terrestres dont il n’a que faire, Apolodoro finit par se donner la mort pour échapper au traitement pédagogique de son père et paradoxalement reprendre les rênes de sa propre vie.

« Et tout ce monde s’en ira, avec toutes ses histoires et le nom d’Erostrate disparaîtra et plus personne ne saura qui était Homère, ni Napoléon, ni le Christ… Vivre des jours, des années, des siècles, des milliers de siècles, quelle importance ? Et comme nous ne croyons pas à l’immortalité de l’âme, nous rêvons de laisser un nom, pour qu’on parle de nous, pour vivre dans la mémoire des autres. Pauvre vie ! » Voilà les forces mises en scène par Unamuno dans sa fiction : l’immortalité de l’âme contre l’illusion biologiste et la tentative pédagogique. Pour différentes raisons liées à l’histoire du livre et au système éditorial de l’époque, l’auteur a complété son roman d’un prologue et d’un épilogue d’une longueur proche du récit lui-même. Il y confesse que si le procédé littéraire n’avait pas été si grossier, il aurait volontiers proposé deux dénouements au destin d’Apolodoro, présentés sur deux colonnes distinctes, laissant ainsi le lecteur libre de choisir. Il ajoute enfin que le destin d’un personnage s’impose à son auteur sans véritablement lui laisser le choix ; « Convaincre plutôt que vaincre » encore une fois… Unamuno laisse derrière lui une œuvre indispensable à la compréhension de l’Espagne et d’une valeur littéraire de haute volée malheureusement trop ignorée par les éditions francophones.

[1] Nom donné dans certains pays hispanophones aux célébrations organisées pour fêter la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. C’est également la date de la fête nationale espagnole, pays où elle a pris le nom officiel de Fête de l’hispanité depuis 1958.

[2] Unamuno occupa les fonctions de recteur de l’université de Salamanque à partir de 1900, avant sa destitution en 1914 en raison de son hostilité envers la monarchie. Ses articles virulents lui valurent d’être contraint à l’exil aux îles Canaries en 1924. La chute de Primo de Rivera permit son retour six ans plus tard, en 1930. Il retrouva alors son poste de recteur lors de la proclamation de la République avant une nouvelle destitution lors de la cérémonie de 1936.

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