Une « Divine Comédie ivre »

par lundioumardi

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Si Flaubert disait à propos de son héroïne : « Madame Bovary, c’est moi ! », Malcolm Lowry aurait pu renchérir : « Le Consul, c’est moi ! ». Publié en 1947, Au-dessous du volcan fait partie de ces ouvrages considérés par les lecteurs et les critiques comme « un des plus grands récits du XXe siècle », au point d’avoir supplanté la renommée de son auteur. Né en 1909, le romancier et poète britannique Malcolm Lowry ne figure certainement pas dans une liste quelconque d’écrivains étudiés à l’université. Pour faire court, sa vie a été dirigée par une égale obsession entre la littérature et l’alcool, déclinée dans diverses parties du monde, allant des États-Unis à la Chine en passant par le Mexique, la France, le Canada ou encore la Sicile. Son premier livre (Ultramarine) a été publié en 1933, ouvrant la voie à une œuvre composée de poèmes et de romans connus à cette époque par un cercle restreint d’initiés. À tel point que la nouvelle de sa mort en juin 1957 dans le Sussex – à la suite d’une absorption de somnifères combinée à une forte dose d’alcool – fut relayée seulement quelques mois plus tard, avec des commentaires d’ordre anecdotique.

En 1938, Malcolm Lowry avait été chassé du Mexique en raison de sa conduite tapageuse. Il avait entamé depuis quelques mois l’écriture d’Au-dessous du volcan, un récit largement inspiré par sa récente rupture avec Jan Gabrial, actrice et romancière américaine de faible notoriété, rencontrée lors d’un voyage à Grenade. En cela, le livre figure parmi ce qu’on appelle les ”histoires d’amour” : après un long premier chapitre d’une centaine de pages servant à planter l’obscur et bouillant décor mexicain, le deuxième chapitre s’ouvre sur l’arrivée d’Yvonne à Quauhnahuac – sordide bourgade à touristes américains – pour retrouver son mari Geoffrey Firmin (Le consul) qu’elle avait quitté un an auparavant. Lowry raconte alors l’itinéraire de ces retrouvailles l’espace d’une journée, qui est aussi celle où le Mexique célèbre les morts, à travers une succession de scènes ritualisées entre cantinas, jardins et routes poussiéreuses à mesure desquelles le couple ne parvient pas à se rejoindre.

« Ne te reste-t-il donc plus de tendresse ou d’amour pour moi ? demanda soudain Yvonne, presque piteusement en se tournant vers lui, et il pensa : Si, je t’aime, et il me reste pour toi tout l’amour du monde, mais cet amour me paraît si loin de moi, et si étrange aussi, je pourrais prétendre l’entendre, un bruit sourd et un sanglot, mais loin, très loin, un son triste, perdu, et qu’il s’approche ou s’éloigne, je ne saurais le dire. »

Ceci est une première lecture. La suivante n’est pas moins sombre puisqu’elle répond à la volonté de l’auteur d’écrire le récit de sa propre crise alcoolique, ce que Malcolm Lowry a lui-même nommé une « Divine Comédie ivre ». Et la référence ne se limite pas au titre de Dante puisque le déroulement de cette journée fatale est aussi la traversée des cercles infernaux du consul dans les vapeurs du mescal qu’il ingurgite à grands coups. L’ivresse comme solution pour s’isoler du monde, comme « maladie de l’âme » dit le docteur Vigil mais embrassée par Firmin comme la seule réconciliation possible avec lui-même, la délivrance religieuse à laquelle il aspire pour absoudre ses péchés dans l’abjection des bars sordides qu’il fréquente, jusqu’au ravin où il va finir au milieu des cadavres de chiens errants mais libéré de sa tyrannie, enfin !

« Et ce fut comme si, un moment, il était devenu le pelado, le voleur – oui, le chapardeur des idées absurdes et embrouillées d’où avait germé son rejet de la vie, celui qui avait porté ses deux ou trois petits chapeaux melons, ses déguisements, par-dessus ces abstractions : maintenant la plus réelle de toutes [sa mort] se faisait proche. »

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