Tendre Hrabal ?

par lundioumardi

Tendrehrabal

 

Sa vie s’est arrêtée entre le 5ème étage et le rez-de-chaussée d’une clinique praguoise, le 3 février 1997. L’écrivain Bohumil Hrabal avait rapproché une table contre la fenêtre pour s’y dresser et, enfin, plonger ; un saut davantage qu’une chute peut-on présumer pour cet auteur trop méconnu dans nos contrées occidentales, qui incarne pourtant une littérature inédite en Bohême mais également parmi les romanciers du XXe siècle. La popularité demeure hasardeuse et connaît parfois des raisons que l’on ignore, ayant préféré les horizons aseptisés de Milan Kundera aux caves humides et aux effluves éthyliques de Hrabal.

Né à Brno (Tchécoslovaquie) le 28 mars 1914, il passa les vingt-cinq premières années de sa vie chez un brasseur à Nymburk pour lequel son père exerçait le métier de comptable. Élève plutôt médiocre, il entama malgré tout des études de droit à Prague, suspendues par la fermeture des universités tchèques imposée par le régime nazi dès 1939. Il obtint son diplôme de docteur en droit en 1946 mais n’occupa jamais la fonction de juriste. L’enseignement qu’il mit à profit, c’est celui des discussions de comptoir qui le bercèrent tout au long de sa jeunesse, sous la tutelle de son oncle Pépine – authentique conteur de bistrot. Mais comme il fallait bien manger, Hrabal se fit tour à tour clerc de notaire, cheminot, commercial pour des articles de droguerie, feux d’artifice et de Bengale, emballeur de vieux papiers, etc.

En 1963, à près de 50 ans, son premier recueil de nouvelles fût publié sous le titre Perlička na dně (Les petites perles au fond de l’eau). Pouvait-on alors parler du début de la ”carrière d’un écrivain” dans un pays où la loi réprimait ceux qui n’avaient pas d’emploi, considérés comme des parasites sociaux ? Sa situation restait donc précaire et les années qui suivirent ne manquèrent pas de lui mettre des bâtons dans les roues. En 1968, les Soviétiques envahirent la Tchécoslovaquie et interdirent la publication de ses livres – sanction à laquelle s’ajoutait une condamnation pour pornographie. Muselé, Bohumil Hrabal s’attaqua à l’écriture de ses plus grands livres parmi lesquels on peut citer : Une trop bruyante solitude (1976), Moi qui ai servi le roi d’Angleterre (1971) ou encore Tendre barbare (1973). Clandestinement, ses manuscrits circulaient alors en samizdat et il fallut attendre les années 1980 pour les voir édités à nouveau légalement. S’il a beaucoup écrit – et malgré l’effort de traduction en France des éditions Robert Laffont – son œuvre reste globalement peu accessible à l’étranger. Et même ce qui a déjà été traduit reste majoritairement épuisé et non-réédité.

Une trop bruyante solitude[1], « Majestueux cri de révolte lancé à l’assaut des sociétés totalitaires » comme l’indique la 4ème de couverture, aborde également le monde perdu de Hrabal qu’il déplore à travers le parcours de Hanta, antihéros œuvrant dans une usine de vieux papiers destinés au recyclage et qui voit la modernité détruire tout ce à quoi il restait attaché. Ressuscitant les ouvrages condamnés au pilon, du Talmud à Schopenhauer en passant par Camus, « parce qu’un livre renvoie toujours ailleurs hors de lui-même », Hanta voit revivre ses souvenirs depuis les 35 années qu’il campe dans sa presse à ”tasser” du papier. Bohumil Hrabal fit le choix d’un ultime et radical plongeon. C’est aussi le sort qu’il assigna à son héros de suivre le même destin que celui des vieux papiers qu’il broyait dans sa presse au fond d’une cave, parce qu’il était « Fini le bon temps des vieux presseurs comme moi, tous instruits malgré eux ! C’était une autre façon de penser … Même si l’on donnait, en prime, à ces ouvriers un exemplaire de tous les chargements, c’était ma fin à moi, la fin de mes amis, de nos bibliothèques entières de livres sauvés dans les dépôts avec l’espoir fou d’y trouver la possibilité d’un changement qualitatif. »

[1] HRABAL Bohumil, Une trop bruyante solitude, trad. par Anne-Marie Ducreux-Palenicek, Paris, éd. Robert Laffont – pavillons poche, 2007.

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