Fièvre et lecture

par lundioumardi

lundioumardi

David J.-L., Érasistrate découvrant la cause de la maladie d’Antiochus, 1774

J’ai une angine. Cela fait trois ou quatre jours qu’elle est là, au fond de ma gorge mais j’ai attendu ce matin pour aller consulter un médecin et avoir une ordonnance. À n’en pas douter, ce diagnostic vous intéresse à peu près autant que moi, c’est-à-dire pas du tout. Mais je me suis demandé pourquoi je répétais sans cesse la même erreur, lorsque je sens la maladie venir et la fièvre monter, d’attendre le dernier moment pour me soigner. Je ne ressens pas de réelle aversion vis-à-vis de la médecine ni une appétence particulière pour la douleur. On ne manque pas non plus le travail pour une angine et boire de la soupe devient rapidement lassant. Alors quoi ? Et bien je crois que ma procrastination tient à l’état dans lequel on se trouve lorsqu’on a de la fièvre et qui me plaît. La maladie, à condition de n’être que passagère, a cette incroyable vertu d’arrêter le temps et de projeter notre esprit vers des horizons inexplorés par le corps vaillant et le cerveau dégourdi.

Si la maladie peut s’envisager comme une invitation à la fièvre contemplative, les individus n’ont pas tous les mêmes réflexes pour que les heures défilent dans l’indifférence de la souffrance qui s’affirme. Nous sommes là, prostrés sur un canapé ou allongés dans un lit, le nez dans un thé au citron qui incendie nos organes à chaque gorgée et on oublie enfin que derrière la porte les activités humaines se poursuivent. Voilà le cadeau offert par la fièvre en contrepartie des sévices qu’elle inflige : l’espace de quelques jours, l’individu peut légitimement s’extraire du monde et de ses obligations pour aller galoper depuis sa chambre le long des chemins de ronde auxquels il n’a habituellement pas accès. À ce moment précis, il ne faut pas manquer d’ambition : faire avec ses 40°C en attendant que cela passe ou bien embarquer vers un voyage avec l’égarement pour seule destination.

Le premier cas s’adapte bien aux craintifs, à ceux qui justement redoutent la maladie quand elle les tient éloignés trop longtemps du reste du monde. À eux je n’ai rien à dire, l’époque moderne les soigne déjà à coups de séries chronophages pour traverser ces heures, sans rien espérer de mieux que de recouvrer ses forces au plus vite. Ceux-là sont malades comme ils sont fatigués, c’est-à-dire inutilement et sans verve. Pour les seconds… c’est le moment idéal d’aller chercher dans sa bibliothèque des compagnons trop souvent laissés sur le carreau, parce que les occasions manquent ou qu’il semble insurmontable de se plonger dans une œuvre à des périodes où nos facultés mentales sont paradoxalement le plus propices à en faire usage.

Quel meilleur état que celui prodigué par la fièvre pour reprendre La Divine Comédie de Dante, Les Fleurs du mal de Baudelaire ou encore La naissance de la tragédie de Nietzsche ? Étouffés sous de grosses couvertures et dans une position sans doute inconfortable mais plus supportable que le plus léger mouvement, vous naviguez sur ces pages sans nulle autre obligation que de recevoir le plaisir que cela procure. La santé mentale porte en elle la perversion de nous obliger à percevoir, à analyser et à comprendre tout ce qui s’offre à notre attention, au risque de négliger la beauté ou l’obscurité d’une œuvre. La fièvre rend ainsi l’homme à sa liberté de ne rien chercher d’autre dans la lecture que le plaisir instantané que des auteurs aussi puissants et ingénieux que ceux que j’ai cités bouleversent mais que notre raison finit pas brouiller à force de toujours chercher quelque chose dans ce qu’elle lit.

Et pour conclure avec les mots de Nietzsche dans Ecce homo justement : « La maladie me libéra lentement : elle m’épargna toute rupture, toute démarche violente et choquante […]. La maladie me conféra du même coup le droit à un bouleversement complet de toutes mes habitudes ; elle me permit, elle m’ordonna l’oubli, elle me fit le cadeau de l’obligation à la position allongée, au loisir, à l’attente et à la patience… Mais c’est cela justement qui s’appelle penser ! »

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