Tchin !

par lundioumardi

Lundioumardilebuveur

                                     Viktor Oliva, Le buveur d’absinthe, 1901

L’alcool et les écrivains sont une histoire qui a souvent été relatée et davantage encore fantasmée. Les principaux concernés en ont beaucoup joué, à l’instar de Charles Bukowski ou de Françoise Sagan, parfois au risque d’occulter l’œuvre et d’être réduit à une banale réputation éthylique. Pour certains, le seul nom de Marguerite Duras renvoie d’abord à une bouteille de whisky ou de vin rouge, avant d’évoquer une œuvre littéraire. Mais c’est aussi elle, qui a choisi d’intégrer ce rapport dans ses textes, dont « L’alcool » publié dans la revue Hors jeu en 1990 et qui énumère sans la moindre pudeur ce qu’est une femme qui boit : « Au départ, j’ai bu du whisky, du calvados, ce que j’appelle des alcools fades, de la bière, de la Verveine du Velay – le pire pour le foie. En dernier, j’ai commencé à boire du vin et je ne me suis jamais arrêtée. Dès que j’ai commencé à boire, je suis devenue alcoolique. J’ai laissé tout le monde derrière moi. J’ai commencé à boire le soir, puis j’ai bu à midi, puis le matin, puis j’ai commencé à boire la nuit. »

Malheureusement, la postérité de ces récits ou de ces interviews dépasse rarement l’anecdotique pour basculer dans le registre de ce que l’on pourrait appeler « la légende autour d’un artiste », sanctifiée dans une maladroite mise en relief entre alcool et écriture, et cette sempiternelle question : doit-on dissocier l’écrivain de son œuvre ? Dans un ”petit livre” intitulé Se noyer dans l’alcool ?, l’écrivain et essayiste Alexandre Lacroix a posé les jalons d’une réflexion dépassionnée sur le lien entre alcool et création littéraire, envisagé en tant que mouvement bien spécifique dont la durée de vie court entre le milieu du XIXe siècle et la fin des années 1960 : « […] cent dix ans à peu près, durant lesquels l’alcool a effectivement été le moteur d’un intense renouvellement des formes et des thèmes. C’est beau, c’est magnifique – mais cet âge d’or de l’éthylisme inspiré, dont traite cet essai, est révolu. »[1]

De façon méthodique, Alexandre Lacroix ne se contente pas d’étudier les nombreux écrivains qu’il cite en tant que ”buveurs” ; il tend surtout à analyser de quelles façons tous ont cherché à thématiser l’alcool dans leurs livres et surtout l’influence portée sur la littérature contemporaine. Par expérience de la vie ou enquête approfondie, il distingue ainsi trois types d’alcooliques : continu, épisodique et abstinent. Les premiers et les derniers sont envisagés dans la première partie de l’essai, depuis un choix irrémédiable qui s’est posé à l’écrivain moderne, entre mener une expérience extrême de l’alcool ou cesser de boire. Les alcooliques épisodiques constituent la deuxième partie, avec l’alcool comme générateur de « violents passages à l’acte ». La dernière partie s’intéressant au postulat autodestructeur inhérent à la consommation d’alcool par un écrivain, avec citation de Durkheim à l’appui : « Une soif inextinguible est un suicide perpétuellement renouvelé. »

Cette classification aléatoire ne rend pas compte d’une grande réalité. On comprend le sérieux d’Alexandre Lacroix à vouloir distinguer ses sujets pour mieux les cerner mais on s’aperçoit très vite que si l’alcool est un dénominateur commun à chacun d’eux, les potentialités qu’ils ont développées, les tourments qui les animaient et la consécration par l’écrit qui en a éventuellement découlé, diffèrent radicalement d’un écrivain à l’autre. Mais tout cela n’est que détail puisque l’ensemble brille par son érudition et le vaste corpus d’exemples sur lequel il s’appuie, n’hésitant pas à mêler l’histoire sociale à son analyse littéraire afin d’élever au plus haut la technicité de son propos qui aurait pu facilement glisser dans la babillage. C’est également une excellente occasion de relire des passages de Debord dont le style très précieux est interrogé – écrivant dans Panégyrique : « Quoiqu’ayant beaucoup lu, j’ai bu davantage. J’ai écrit beaucoup moins que la plupart des gens qui écrivent ; mais j’ai bu beaucoup plus que la plupart des gens qui boivent. » Également de nombreux passages de Baudelaire, de Brecht, de Kerouac, de Joyce ou d’Antoine Blondin allant faire baptiser un gigot au petit matin. On regrette évidemment l’absence de Pessoa si souvent pris « en flagrant délitre » ou de Henry Miller dont les héros tournoient sans cesse autour de l’alcool, mais on (re)découvre des noms d’auteurs moins exposés tels que Bohumil Hrabal et son Tendre barbare (1973).

C’est enfin une manière comme une autre de s’interroger sur notre époque aseptisée, à la traque de tout excès et qui semble laisser Alexandre Lacroix sur une note amère puisqu’il conclut ainsi : « Aujourd’hui, cette expérience est d’autant plus désespérée qu’elle n’a pas vraiment d’horizon. À l’époque de la prévention routière, des sports de bien-être, du lifting et des crèmes contre le vieillissement, l’alcoolique est un saurien, le survivant d’une ère antérieure où la saleté, les rides, la paresse, l’irresponsabilité, les grands discours idéalistes avaient encore un sens. Au mieux, il devient un observateur marginal et objectif […]. Faut-il s’en réjouir ? Se noyer dans l’alcool est devenu un choix sans avenir. »

[1] Alexandre Lacroix est écrivain et directeur de la rédaction de Philosophie Magazine. Il est également l’auteur, aux éditions J’ai lu, de De la supériorité des femmes et de Quand j’étais nietzschéen. Pour le présent ouvrage : LACROIX Alexandre, Se noyer dans l’alcool ?, éd. J’ai lu, 2012.

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