Ponctuation et émerveillements

par lundioumardi

ponctuation

Après moult tergiversations de mise en page, de format et de ligne éditoriale, Le Magazine littéraire a renoué depuis quelques mois avec un gage de qualité en revenant tout bonnement à l’ancienne formule. Le numéro de février présente ainsi un dossier passionnant et très complet intitulé « L’art de la ponctuation » qui retrace les grandes évolutions – depuis le IIIe siècle avant J.-C. et sa mise en place par les conservateurs de la bibliothèque d’Alexandrie, jusqu’à notre époque fleurie (ravagée ?) par les émoticônes.

Comme le rappelle Isabelle Serça, Aristophane de Byzance (257 – 180 av. J.-C.) et ses collègues avaient en leur temps amorcé la ponctuation des textes de Homère afin d’en améliorer les interprétations. L’arrivée de l’imprimerie a été un véritable bouleversement dans les usages de la ponctuation, tout autant que le précédent passage de la lecture à voix haute vers le déchiffrement silencieux. Dans tous les cas, c’est la question essentielle posée par des spécialistes en 1997 de savoir « À qui appartient la ponctuation ? » : à l’auteur ? au lecteur ? aux intermédiaires ? Une question qui entraîna la brouille de nombreux écrivains avec leurs éditeurs, faisant dire à Victor Hugo que ses imprimeurs wallons parsemaient ses textes d’« insectes belgicains », ou à George Sand la formule : « On a dit, le style c’est l’homme. La ponctuation est encore plus l’homme que le style. »

Alors cette ponctuation c’est bien entendu cet imposant corpus de signes codifié et autoritaire, « un système répressif, contraignant, forme de procédure de contrôle interne au discours » nous dit Julien Rault, auteur de Poétique du point de suspension[1]. Mais elle est également le souffle, la mélodie inhérente à un texte ou le cri de révolte de son auteur. Écrit sans la moindre ponctuation, Paradis de Philippe Sollers a ensuite été reponctué par son auteur à cause des nombreuses lectures qu’il devait en faire : lire à haute voix ne pouvant se faire sans la respiration, sacralisant d’une certaine façon les battements du cœur de la lecture en tant que geste rythmé par la ponctuation. Reprenant un extrait du livre de Chantal Thomas consacré à Roland Barthes[2], le poète et essayiste Michel Deguy fait la démonstration de l’usage très ponctuel chez le sémiologue du point d’exclamation et des points de suspension afin de mieux « se tenir à distance du jaillissement de l’émotion et du caractère imprévisible et dangereusement ineffable de l’intériorité. »

D’autres grands noms de la littérature et donc d’autres appropriations de la ponctuation sont cités dans ce dossier comme autant de marques de fabrique : Julien Gracq, Céline, Flaubert, James Joyce, Guyotat, etc. Mais c’est également l’occasion de (re)découvrir des trésors oubliés de la ponctuation, notamment via l’article de Sylvie Prioul qui revient sur d’authentiques objets de création tombés en désuétude. On apprend par exemple que l’ancêtre de nos puces (•) remonte au Moyen-Âge quand la fin d’un verset ou d’un paragraphe était marquée d’un periodus, symbolisé par un point suivi d’un trait ondulé (. ~). Il faut reconnaître que les auteurs de l’époque savaient vivre : cul-de-lampe pour indiquer la fin d’un chapitre ou d’un livre, heredera, punctus percontativus et autres points d’ironie « en forme de coup de fouet » noircissaient les feuilles de papier et résonnent aujourd’hui comme de poétiques reliques. Autant d’émerveillements qui viennent murmurer à notre oreille les mots de Cioran : « Les ”vérités”, nous ne voulons plus en supporter le poids, ni en être dupes ou complices. Je rêve d’un monde où l’on mourrait pour une virgule. »

[1] RAULT Julien, Poétique du point de suspension, éd. Cécile Defaut, 2015.

[2] THOMAS Chantal, Pour Roland Barthes, éd. du Seuil, 2015.

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