Chesterton : un anarchiste amateur

par lundioumardi

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La qualité d’un livre peut-elle se mesurer à la qualité de ses lecteurs ? Dans le cas du journaliste écrivain Gilbert Keith Chesterton (1874 – 1936), son livre intitulé Le nommé Jeudi – Un cauchemar (1908) a rassemblé autour de lui la reconnaissance unanime d’un collège de « grands » écrivains : Jorge Luis Borges le comptait parmi ses livres de chevet, Franz Kafka le mentionnait avec un vif intérêt dans les Conversations auprès de Gustav Janouch, Jean Paulhan a assuré la traduction française chez Gallimard et Raymond Queneau écrivait dans son Journal : « viens de lire l’extraordinaire Nommé Jeudi de Chesterton » (1921). Pourtant au XXIème siècle cet ouvrage ne parle pas au commun des lecteurs et ce n’est pas dans les rayons d’une librairie qu’on tombe dessus. Il faut passer commande ou avoir un ami bienveillant pour le mettre entre vos mains.

Chesterton a commencé à écrire dès l’âge de seize ans. Après un rapide passage par une école d’art, il fut engagé en tant que critique littéraire au Booksman à partir de 1899 et publia son premier roman l’année suivante (Le Napoléon de Notting Hill). Après le décès de son frère, il prit sa suite en tant que rédacteur en chef de la revue The New Witness qui devint le G. K.’s Weekly. Très populaire en Angleterre, il est l’auteur d’une centaine d’ouvrages qui alternent entre l’essai pamphlétaire, le roman, la biographie et des nouvelles policières mettant en scène le Père Brown, un prêtre détective.

Précisons d’abord le sens du mot « amateur » contenu dans le titre de cet article. Dans l’autobiographie qu’il a écrite peu avant de mourir – L’Homme à la clef d’or – Chesterton a livré dans le premier chapitre un tendre portrait de son père, qui avait fait fortune dans l’immobilier tout en se livrant à différentes pratiques artistiques et dont l’humilité semble incontournable pour comprendre la personnalité du fils qui écrit alors à propos de lui :

« Sa virtuosité, tant comme expérimentateur que comme artisan dans toutes ces matières, était surprenante. […] Ce fut là pour moi une première, une excellente leçon de vie ; j’appris de lui que, dans toutes les choses qui comptent, le dedans est beaucoup plus grand que le dehors. Dans l’ensemble, je suis plutôt heureux qu’il n’ait jamais été un artiste. Le fait d’être un artiste eût pu l’empêcher pour devenir l’amateur qu’il a été. Être un artiste eût pu gâter sa carrière ; je veux dire : sa carrière privée. Il n’eût jamais pu transformer en bonheur vulgaire les mille riens qu’il réalisait avec tant de bonheur. »[1]

Cet amateurisme défendu par Chesterton était le sésame du poète accompli, celui capable de la contemplation du réel qui le cerne et qu’il retranscrit. Surnommé « le prince du paradoxe », il n’avait pas encore trouvé refuge dans la religion quand il écrit Le nommé Jeudi[2] : âgé d’à peine 30 ans, il sortait d’une vague crise mystique, tâtonnait autour d’un ennuyeux pessimisme qu’il abandonna rapidement pour un optimisme jugé plus propice à sa tâche : « […] lorsque j’ai commencé à écrire, j’étais plein de la résolution, ardente et neuve, d’écrire contre les décadents et les pessimistes qui régnaient sur toute la culture de l’époque. »[3] Dans ce but naît la conspiration fictive à laquelle participe malgré lui « Jeudi » afin d’assurer la pérennité d’un ordre établi et dont la perpétuité va de pair avec la menace de sa destruction à venir. Seulement à force d’agiter la menace anarchiste pour éviter sa concrétisation, les gardiens de l’ordre qui s’improvisent destructeurs d’un soir ne cessent de frôler le chaos tant redouté : le « cauchemar » contenu dans le titre et que Chesterton a souvent reproché à ses lecteurs de négliger.

Roman des forces invisibles qui nous dirigent, Le nommé Jeudi apparaît comme une puissante construction métaphysique menée tambour battant par la figure tutélaire et hors-norme de « Dimanche », artisan machiavélique de la perpétuation des humanités selon ses inspirations poétiques, selon qu’il soit le rêve ou le cauchemar et parfaitement résumé par Pierre Klossowski dans sa préface au livre : « Dans Le nommé Jeudi, le rêveur de ce nom lance à Dimanche un cri accusateur : Avez-vous jamais souffert ? Et tandis que la suprême figure emplit le ciel et que tout s’abîme dans les ténèbres, l’antique parole remonte du fond des âges par laquelle l’Être déclare ce qu’il lui en coûte d’avoir créé à partir de rien : Pouvez-vous boire à la coupe où je bois ? »[4]

[1] CHESTERTON Gilbert K., L’Homme à la clef d’or, Paris, éd. Les Belles Lettres, pp. 59-60.

[2] En 1922, soit près de 15 années après la publication du Nommé Jeudi, Chesterton fit sa conversion à la religion catholique.

[3] Ibid, p. 124.

[4] CHESTERTON G. K., Le nommé Jeudi – Un cauchemar, éd. Gallimard – L’imaginaire, Paris, 1966, p. 16.

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