Un Appel suranné

par lundioumardi

Lundioumarditopor

                                      Roland Topor, Péché mignon, 1988

Dans son numéro de la veille, le journal Libération a publié un appel rédigé par des artistes, des universitaires et des politiques afin d’inciter les électeurs à s’investir dès à présent dans la préparation des primaires à gauche pour la présidentielle de 2017[1]. Introduit par un éditorial de Laurent Joffrin (« Ticket pour le second tour »), le texte agite à grands coups de menaces FN et de verbes conjugués à l’impératif la possibilité que la gauche soit absente du second tour des prochaines élections, réveillant le souvenir de 2002, lorsque le candidat Jospin avait été amené à se « retirer de la vie politique » après sa défaite au premier tour, derrière Jean-Marie Le Pen et Jacques Chirac. De cette contribution, une vérité éclate bien qu’elle ne date pas d’hier : la démocratie est à bout de souffle. Le rédacteur en chef du journal n’a pas tort d’observer que « Le débat se retrouvera encadré, étouffé, anémié par les calculs froids des acteurs et des électeurs, enfermés dans cette mécanique bizarre qui veut faire entrer le tripartisme dans un système conçu pour le bipartisme. » Mais derrière ce constat, cette intention peut-être sincère, ne perdure aucune autre inquiétude que celle de préserver ledit système « pour garantir le débat et sauver la gauche »

Laurent Joffrin ne manque alors pas de rappeler que déjà en 2011, son journal et l’association Terra Nova avaient initié la mécanique des primaires à gauche propulsant le candidat François Hollande à la tête de l’État. Cinq ans plus tard les auteurs de l’appel font le constat amer que les « projets [du personnel politique] conjuguent sans cohérence le néolibéralisme du capitalisme financier, les régressions ethniques et racistes, et le recyclage nostalgique de l’étatisme des Trente Glorieuses et de l’État omnipotent. » Et proposent non sans paradoxes la même recette : responsabiliser les électeurs, du débat et la désignation d’un sauveur. Formules creuses et vœux pieux sont alors de circonstances : « D’abord un grand débat, ensuite un candidat ! » ou encore « Mobilisons-nous pour que 2017 soit non pas la dernière station avant le crash démocratique, mais l’opportunité de refonder notre démocratie. »

Refonder cette démocratie en perpétuant une polarité droite-gauche qui ne fait plus sens laisse déjà un goût rance dans la bouche de ces gardiens du temple de la République. Parce que sous couvert de vouloir sortir de l’impasse que serait l’absence de la gauche au second tour, d’appeler un soi-disant « débat passionnément désiré » en faveur d’un « avenir bienveillant », cet appel résonne comme la reproduction des échecs du passé, collé aux bottes d’un système dont la vocation est d’assurer sa pérennité en contournant une vraie réflexion de fond au sujet de ce que Marcel Gauchet nommait il y a déjà plusieurs années La Démocratie contre elle-même. Mais comme le disait Roland Topor dans son Pense-bêtes : « Il suffit d’un gramme de merde pour gâcher un kilo de caviar. Un gramme de caviar n’améliore en rien un kilo de merde. »[2]

[1] « Pour une primaire à gauche », Libération, 11 janvier 2016, pp. 1-4. Parmi les auteurs et les premiers signataires, ce texte compte : Thomas Piketty, Daniel Cohn-Bendit, Yannick Jadot, Michel Wieviorka, Marie Desplechin, etc.

[2] TOPOR Roland, Pense-bêtes, éd. Le cherche midi, Paris, 1992.

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