Du fantastique vers l’absurde

par lundioumardi

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                                   Francisco de Goya, L’Incantation, 1798

Pour commencer l’année, parlons de l’écrivain Ernst Theodor Hoffmann (1776-1822), de la censure israélienne et de l’Éducation nationale française. Quel rapport entre les trois ? Semble-t-il une œuvre inscrite dans le registre du fantastique, avec des variations d’une grande amplitude. Encore faut-il savoir de quel fantastique il s’agit. Une définition a minima est toujours utile pour recouvrir une plus grande étendue du champ : le fantastique n’existe que dans son rapport à la réalité ; qu’il la détourne ou la dépasse, sans elle il n’est rien.

C’est le cœur même des Contes nocturnes (1817) de Hoffmann. Que ce soit une cantatrice qui perd sa voix (Le Sanctus) ou un enfant à qui l’on raconte l’histoire du marchand de sable (L’Homme au sable), les situations initiales transpirent une nécessaire banalité, appelée à donner une dimension plus forte encore à la suite des évènements. De là Hoffmann tire sur les cordes de l’obscurantisme, la thérapeutique, la cosmographie, etc., pour déplacer son lecteur d’une simple chambre à coucher jusqu’à un laboratoire mesmérien. Plus que n’importe qui – à l’exception du Horla de Maupassant peut-être – il parcourt la réalité pour en traquer le fantastique. Le banal est son matériau principal et il le dit lui-même : « Peut-être parviendrai-je à persuader mon lecteur que rien n’est plus fantastique et plus fou que la vie réelle. »

Mais sans doute plus fantastique que ces contes eux-mêmes, le choix de l’Éducation nationale française de les faire étudier en classe de 4ème, à l’âge de 13 ans. De la lecture de Hoffmann, Freud a forgé sa notion d’ « inquiétante étrangeté » que l’on retrouve principalement dans le cas du petit Hans (Théories sexuelles infantiles – 1908). Là n’est pas le problème, il est uniquement dans le style et ce qu’un adolescent actuel peut comprendre. Dans le récit intérieur du « Sanctus », le fantastique naît du Maure Hichem et l’inquiétude que celui-ci provoque par son appartenance à une autre ethnie et à une religion différente. Hichem est le miroir fantastique du chrétien Aguillar mais tous les deux sont prétendants à une même femme, Zuléma la Maure qui est aussi Julia la chrétienne. Amour et conversion religieuse seront dans ce conte les moyens de rompre une malédiction portée dans un village espagnol en des époques anciennes. En un mot, un accès difficile même pour un lecteur averti. Quant à notre adolescent, il sort de l’étude d’Un cœur simple de Flaubert. Il a bataillé dur pour comprendre ce qu’est le réalisme et l’allégorie de Loulou, le fameux perroquet empaillé. Le fantastique serait qu’il puisse, avec les références qui sont les siennes, y voir clair dans ces Contes nocturnes et autres Poèmes saturniens de Verlaine inscrits au programme.

Naftali Bennet, ministre de l’Éducation israélien et chef du Foyer juif (parti nationaliste religieux), a une bien plus haute idée de la cohérence des programmes édictés sous son autorité. Dans un article paru la veille dans Le Figaro[1], on apprend que le roman de Dorit Rabinyan – intitulé Haie – vient d’être suspendu de la liste des œuvres à étudier pour les élèves de classes littéraires au lycée. Racontant une histoire d’amour échouée entre une traductrice israélienne et un artiste palestinien, ce récit ferait la promotion de « valeurs qui contredisent les valeurs du pays » et encouragerait « l’assimilation ». Les écrivains israéliens, emmenés par Amos Oz se sont mobilisés pour défendre leur consoeur, ne manquant pas de rappeler qu’à bien des égards, certains passages de la Bible « n’étaient pas totalement cachers ». Finalement, d’une réalité simple comme source d’inspiration pour glisser vers le fantastique, on en oublie parfois que l’issue pour certains n’est autre que le règne de l’absurdité.

[1] HENRY Marc, « Israël : le roman d’amour qui dérange », Le Figaro, 4 janvier 2016, p. 7.

 

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