Une Espagnole et un Italien s’écharpent sur un livre dont j’avais déjà parlé avec un Suisse

par lundioumardi

Lundioumardi

En 2007, Pierre Bayard invitait ses lecteurs à briller en société selon une mécanique bien huilée afin de parler des livres que l’on n’a pas lus[1]. Sans doute n’inventait-il rien mais il était un des rares à assumer et à théoriser cette imposture qui, qu’on le veuille ou non, nécessite un minimum de talent et d’aplomb – nombreux sont ces lecteurs capables de disserter sur Proust pendant des heures sans jamais avoir lu une seule ligne de La recherche. Imposture ou posture, broder autour d’un livre qui n’a jamais été ouvert est une pratique au moins aussi ancienne et poussiéreuse qu’une discussion dans un salon élisabéthain. Alors cette semaine je vais tenter de me livrer à un exercice non moins difficile mais qui gagne en honnêteté : parler des livres qu’on n’a pas encore lu mais dont on a beaucoup entendu parler.

Prenons au hasard ce récent succès de librairie qu’est « le dernier Binet »[2]. Je le confesse sans rougir, je n’ai jamais lu cet auteur par manque de temps ou d’intérêt mais voilà que le mal est réparé quand une amie – l’Espagnole – me l’offre récemment. Quelques jours auparavant, le Suisse l’avait lui-même reçu comme cadeau. Celui-ci ne tarit pas d’éloges et n’oublions pas de préciser qu’il est aussi un bon lecteur de Roland Barthes. Il apprécie le style et surtout la fantaisie de Laurent Binet à mêler une enquête policière à des anecdotes sulfureuses et des références littéraires. L’Espagnole connaissait moins le sémiologue et me prévient de suite que les lecteurs de Barthes doivent probablement détester ce livre. Elle me l’offre malgré mon goût pour les travaux de Barthes parce qu’elle a aimé l’écriture et la vivacité du récit. La septième fonction du langage est ainsi dans mon sac quand se pointe le Rital qui, lui, a détesté. Il est médiéviste, exigeant, brillant et aussi de mauvaise foi. Alors vous imaginez bien que Foucault dissertant sur le fist-fucking dans un sauna gay sous LSD, très peu pour lui…

Au moment où j’écris ces lignes, le livre est à côté de moi. J’en regarde la couverture et m’interroge sur le choix des deux titres : « La septième fonction du langage » pour séduire les érudits ; « Qui a tué Roland Barthes ? » pour brasser un public élargi. Sans oublier Foucault, Giscard, Umberto Eco sur la quatrième de couverture pour éveiller les papilles. À ce stade, je peux donc parler de ce livre sans l’avoir lu en disant qu’il contient en lui tous les ingrédients d’un succès littéraire moderne : name-dropping, mélange des genres, scènes pornographiques mais aussi et surtout cette étrange complaisance des écrivains actuels à vouloir systématiquement – psychanalytiquement ? – parler de leur propre rapport à l’écriture.

Un succès littéraire est-il forcément un bon livre, si tant est que l’on soit d’accord sur une définition ? Rien n’est moins sûr ! Quand Robert Musil décrit l’effondrement de l’Europe dans L’Hommes sans qualités, il érige à mon sens un monument littéraire. Pourtant le Ulysse de James Joyce me paraît non moins monumental alors qu’il ne fait que raconter une seule journée dans la vie d’un homme. Mais ce qui unit la puissance de ces deux livres, c’est la maîtrise de leurs auteurs à savoir observer le monde depuis une perspective unique, inimitable et selon des lois qu’ils avaient eux-mêmes définies. Lire c’est comparer et le lecteur a le droit – le devoir – d’être sévère en comparant chacune de ses lectures avec la plus grande de sa catégorie : cette petite voix qui s’est approchée de l’oreille de l’Espagnole et du Suisse pour leur murmurer le plaisir qu’ils avaient à lire Laurent Binet quand un petit diable battait la chamade dans le cerveau du Rital pour lui reprocher le temps qu’il perdait à trier de pareils détritus.

Voilà où j’en suis tout en essayant de ne pas être guidé par les préférences des autres. J’ouvre le livre en me demandant si son auteur saura ou non illuminer certaines fenêtres du passé, que peut-être il aura le mérite de dégourdir mes propres facultés créatrices. La première phrase est sentencieuse : « La vie n’est pas un roman. » C’est malheureusement déjà oublier que tout bon roman contient en lui une part inéluctable de la vie.

[1] BAYARD Pierre, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus, Paris, éd. Minuit, 2007.

[2] BINET Laurent, La septième fonction du langage – Qui a tué Roland Barthes, Paris, éd. Grasset, 2015.

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