Dans l’asile de Gaston Ferdière

par lundioumardi

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« C’est chez vous, mon cher Robert Desnos, que j’ai connu le Dr Ferdière de Rodez en 1935 et je me souviens aussi que l’occulte est intervenu dans notre rencontre et que moi étant ici avant-hier 27 janvier 1943, vous vous êtes tous vus autour de moi, de la rue Marazine en 1935, ici, à Chezal-Benoît, le 27 janvier 1943. Et le ciel où vous vous retrouvez dans votre âme chrétienne et baptisée, avec l’âme de Jésus-Christ, était autour de nous. – Et en me réclamant pour me faire mettre à un régime d’homme et non de bête affamée, 5 ans et 4 mois dans les asiles d’aliénés français, le Dr Ferdière a accompli un geste chrétien. J’attends maintenant de lui qu’il me rende à ma famille qui n’est pas de la Terre mais du Ciel. Antonin Nalpas »

Voici les quelques mots adressés par Antonin Artaud (1896-1948) à son ami Robert Desnos (1900-1945) le 29 janvier 1943, avant qu’il ne rejoigne l’asile psychiatrique de Rodez dirigé par Gaston Ferdière (1907-1990). On ne saurait balayer en quelques mots la nature de la maladie mentale développée par Artaud lorsque sa mère retrouva sa trace à l’hôpital psychiatrique départemental de Sotteville-lès-Rouen (décembre 1937), incapable de la reconnaître et affirmant être grec devenu Antoneo Arlanapulos[1]. S’ensuivent les années d’enfermement dans des structures pour aliénés. Des « maisons » d’où l’on ne sort pas, où l’on ne guérit pas parce que « soigner » n’était pas une intention en soi et où l’on crève la faim parce que la Seconde Guerre mondiale ne se contentait pas de faire des victimes aux fronts de bataille.

Artaud ne manqua pas d’aller mener ses combats loin du feu des mitrailles, contre ses propres démons auxquels il opposait des exorcismes, des signes cabalistiques, lettres et « Sorts » dont la lecture témoigne de la pathologie de leur auteur. Depuis 1941 ses lettres portaient la signature du nom de jeune fille de sa mère – Nalpas – et décrivaient les terribles conditions de son enfermement mais aussi la nécessité de lui procurer héroïne et délivrance. Il obtint celle-ci le 25 mai 1946 lorsque Gaston Ferdière le « rendit » à sa liberté et après plus de trois années passées dans la clinique de Rodez. Les soins et les traitements reçus par Artaud au cours de ces mois auprès du psychiatre ont beaucoup fait parler, notamment la méthode découverte par Cerletti en 1938 qui consistait à employer des électrochocs pour « démagnétiser » le patient et utilisée par Ferdière.

Dans un très court texte publié en 2006, le psychiatre Emmanuel Venet est revenu sur la relation qui unit Antonin Artaud à son psychiatre au cours de cette période[2]. La première partie du livre est consacrée à la biographie de Gaston Ferdière, poète sans œuvre proche des surréalistes qui mena une carrière de psychiatre contesté, jusqu’à finir placardisé à l’asile de Rodez. Mais Desnos lui fit confiance et n’hésita pas à y envoyer son ami Artaud pour qu’il bénéficie de conditions plus favorables et échappe au fléau de la « chronicisation », c’est-à-dire conserver le malade dans un état de latence sans espoir d’amélioration. Injustement, les mois passés par Artaud à Rodez ont été limités à cette thérapie des électrochocs, négligeant l’art thérapie, les traductions et exercices de style que Ferdière proposait à son patient afin de le ramener à lui-même :

« Avec l’aide de l’aumônier, Artaud traduit Lewis Caroll. Le scorbut lui a laissé huit dents, qu’il gardera jusqu’à son départ de Rodez – et brossera peut-être. Il reprend du poids, rechigne à se laver, écrit de longues lettres à Ferdière ou à d’autres [signées Artaud]. De grâce, qu’on cesse de l’accuser de magie, il vit selon la règle de Jésus-Christ, se protège des envoûteurs, dénonce la cacophonie dans laquelle l’Europe a sombré depuis trente-neuf, et manifeste son amitié la plus empressée à Laval. Dodu Maffu sur un mur installé… »

Mais Antonin Artaud n’est pas le « héros » du récit d’Emmanuel Venet. Ce qu’il a dressé avec une puissante intensité, c’est le portrait de ce psychiatre qui a fait de son patient l’œuvre poétique qu’il avait lui-même autrefois avortée faute de talent : « Il le savait Ferdière, ce qu’il n’avait pas risqué dans son écriture, il le risquait maintenant dans sa danse avec un poète fou autour d’un volcan en furie. Donnons-lui acte qu’il a dansé de son mieux entre les coulées de lave et les escarbilles, conscient que l’un des deux, à la fin, serait sacrifié, et que ce serait lui. […] Alors la danse vire au combat, œil pour œil, coup pour coup. Il y aura un mort, ce sera Artaud ; et un perdant, ce sera Ferdière. »

[1] Pour une bonne synthèse de la biographie illustrée de Antonin Artaud, voir : GROSSMAN Évelyne, Antonin Artaud – Un insurgé du corps, Paris, éd. Découvertes Gallimard, 2006.

[2] VENET Emmanuel, Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud, Paris, éd. Verdier, 2006.

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