Simon Leys, ne rien faire et l’amitié

par lundioumardi

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Pierre Boncenne est un homme d’une grande générosité et sans aucun doute un ami sincère. Un an après la mort de Simon Leys, il nous offre à lire ce qu’il a connu de celui qui savait penser son époque et ses égarements criminels, flairer les individus lucides et éviter les pièges de la facilité[1]. Ce témoignage est livré à travers une biographie et un recueil de lettres, respectivement intitulés : Le Parapluie de Simon Leys et Quand vous viendrez me voir aux antipodes – Lettres à Pierre Boncenne[2].

Organisée en abécédaire, la correspondance court sur plus de trente années d’amitié et d’échanges pendant lesquelles les deux hommes ont débattu des grandes questions de leur temps : l’impérialisme américain, les « nouveaux philosophes », la falsification du voyage par l’inflation touristique, la pertinence ou non du clivage droite/gauche, etc. Mais pas seulement puisqu’il s’agit également d’approcher les prédilections et l’art de vivre de Simon Leys.

Parmi ses occupations préférées, la rédaction de scrupuleuses notices bibliographiques dédiées à la constitution d’une « bibliothèque idéale », sur des thèmes allant de la Chine à la mer, en passant par l’Espagne et la philosophie. Simon Leys résume, partage, tergiverse sur les traductions, demande des conseils. Et comme tout n’est pas accessible depuis Canberra, il faut lui transmettre des manuscrits ou envoyer Pierre Boncenne à Amiens tirer les vers du nez à une bibliothécaire cauteleuse afin d’obtenir des textes de communications académiques de Jules Verne. Bien sûr il y a Internet et le téléphone, mais ce n’est pas dans ses façons de faire – lui dont la calligraphie était un plaisir esthétique pour les yeux de ses correspondants et qui n’avait pris de la « modernité » que le fax et la photocopieuse ; selon un usage excessif semble t-il.

C’est enfin ses impressions de lecteur. Celles que nous connaissons déjà : Conrad, Borges, Orwell, Gide ou Chesterton. Mais aussi moins connues : Unamuno, Cioran, Cervantès, etc. Et ce qui impressionne le plus – peut-être parce que nous ignorons cela dans la « critique » littéraire actuelle – c’est l’absence de volonté d’encenser ou de détruire pour privilégier le juste, ce qui est. Un seul paradoxe : comment une telle activité de l’esprit pouvait-elle cohabiter avec cet homme qui confesse volontiers que « ne rien faire » est une chose « délicieuse » :

« Personnellement, j’enrage souvent de ces perpétuelles interruptions – les obligations professionnelles quotidiennes qui m’empêchent d’écrire à loisir – mais d’un autre côté, je me demande si le furieux désir de surmonter ces obstacles n’est pas un soutien en soi ? Écririons-nous si nous n’avions rien à faire ? Ou serions-nous trop tentés d’en profiter pour précisément ne rien faire (ce qui est tellement délicieux)… »

Cette troisième référence à Simon Leys sur ce blog, bien que personnellement je ne m’en lasse pas, m’invite pour les semaines à venir à « le laisser un peu en paix » ; rien ne serait pire que de faire un monument de celui qui s’est toujours méfié d’eux. Je tiens néanmoins à remercier l’ami qui a réveillé mon intérêt pour cette œuvre il y a plusieurs mois – en mettant sous mon nez Le Studio de l’inutilité – avec cette citation de Tchekhov (Les Groseilliers-1898) repris par le sinologue dans sa correspondance avec Boncenne : « Sans doute l’homme heureux ne se sent-il bien que parce que les malheureux portent leur fardeau en silence, car sans silence, le bonheur serait impossible… »

Bonne semaine.

[1] Voir : « Le Studio reste ouvert » (9 septembre 2014) et « Nostalgies d’Apostrophes » (10 novembre 2015), Lundioumardi.

[2] Les deux livres ont été édités en 2015 chez Philippe Rey. Pierre Boncenne est journaliste et écrivain. Il a été rédacteur en chef de la revue Lire et a longtemps collaboré à l’émission Apostrophes auprès de Bernard Pivot. En 2006 il a été récompensé par le prix de l’essai Renaudot pour son livre Jean-François Revel : un homme libre.

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